Récompensé de plusieurs prix photographiques (finaliste du prix Régnier, gagnant de la Bourse du Talent et du Zoom du Jury 2019 au Salon de la Photo, finaliste du prix Albert-Khan), le photographe français Charles Xelot poursuit sa quête de l’âme russe jusque dans les régions les plus isolées.

Rencontre avec le talentueux photographe qui oscille entre photo documentaire et art contemporain, tout juste rentré de Yakutie, république russe autonome du nord-est de la Sibérie.


Comment en es-tu venu à la photographie ?

Je me suis intéressé à la photographie assez tard. J’étais alors en école d’ingénieur et, bien que je fasse de la photo sur mon temps libre, j’ai accordé plus de place à ma pratique durant mon séjour de 6 mois à Prague. J’ai terminé mes études scientifiques, mais je savais que je voulais assouvir mes envies plus artistiques. J’ai suivi une formation photo, plus intéressé par l’histoire et la compréhension de l’image que par la partie technique.

D’où te vient cette fascination pour la Russie ?

J’ai eu la chance de réaliser un premier sujet en 2010 en Russie. J’ai été rapidement séduit par Saint-Pétersbourg et ce pays où l’on ne s’ennuie jamais. Je ne parlerai pas nécessairement d’une « fascination » : c’est un rapport où, comme dans une histoire d’amour, la relation évolue de la passion jusqu’à un lien plus profond, apaisé. Aujourd’hui je vis à Moscou, je parle russe, ma vie est là-bas. Je conserve peut-être, par mes origines et ma culture natale, un certain détachement.

Zooms 2019 du Salon de la Photo : Raphaëlle Monvoisin et Charles Xelot récompensés

Pour National Geographic, tu revenais sur cette dévotion pour la construction de cathédrales industrielles dédiées à l’extraction du gaz en Arctique comme avant nous bâtissions des églises. Des monastères orthodoxes aux plateformes d’énergies fossiles, que guettes-tu ?

Initialement, ma quête était assez personnelle, nourrissait ma curiosité. Ensuite mes reportages sur la construction navale arctique ou l’extraction de gaz exploraient la sacralisation de la technique qu’évoque Jacques Ellul (penseur d’écologie politique pionnier de la décroissance). L’objet technique n’est pas en opposition avec la nature, mais cette déification de la performance devient aliénante, on le constate avec la technologie. Pour moi c’est une religion sans dévotion, sans spiritualité.

Je vois aussi dans ces cuves de gaz immenses, nimbées du silence de l’Arctique un parallèle avec nos églises. J’interroge l’absurdité sous-jacente, l’obsession pour le développement, la croissance sans croyances, c’est le mythe du tonneau des Danaïdes : une tâche infinie qui nous absorbe. Mon but, finalement, c’est de voyager et parcourir le monde pour, comme le dit très simplement le personnage de Miyazaki dans Princesse Mononoké, « porter sur le monde un regard sans haine ».

« J’interroge l’absurdité sous-jacente, l’obsession pour le développement, la croissance sans croyances. »

Valves © Charles Xelot

Tu photographies des contrastes, ceux de la toundra déserte subitement sillonnée d’oléoducs, celle des peuples Nenets vivant traditionnellement à quelques pas des plateformes industrielles. Te considères-tu comme un photographe écologiste, presque sociologue ?

Où que l’on aille on ressent la présence humaine, plus aucun territoire n’est véritablement vide d’Hommes, vierge de notre impact. Où que je me sois trouvé, même en Yakutie, nos traces sont partout, dans le sol, dans le passage des satellites…

Je ne suis pas forcément sensible à la notion de peuple, je m’intéresse à l’Homme en général et à notre relation à la nature. J’aime rencontrer des gens qui vivent dans une nature intransigeante. Dans ces régions isolées, le contact humain est simplifié. Mes séries comportent quelques portraits, mais pour les réaliser je dois connaitre intimement leurs sujets, passer du temps avec eux.

Gregory And The Factory © Charles Xelot

D’autres de tes photos, notamment prises en forêt, dégagent une impression plus contemplative, que cherches-tu à transmettre ?

Je vis en ville, mais j’ai besoin de m’échapper et ces grands espaces m’appellent. La taïga me fascine et m’attire bien plus que la foule. Avec ces photographies je n’avais pas d’autres intentions que d’apporter une respiration, de transmettre la forêt.

Tu continues de travailler sur une variation de ce thème, avec tes séries consacrées aux arbres brûlés, peux-tu nous en parler ?

Chaque jour nous faisons face, dans les journaux, à la télévision, à des images de forêts se consumant. Je devais trouver une manière d’exprimer mon sentiment d’impuissance et mon désarroi sans omettre une certaine fascination. Je devais agir. Je ne voulais pas aller sur le terrain comme photoreporter, je veux voir comment le paysage évolue après la catastrophe, photographier les lieux de l’actualité quand plus personne n’en parle.

C’est une manière de retrouver un temps plus long et plus naturel. Depuis un an, je travaille sur ce sujet en photographiant des arbres brûlés, dans le sud de la France et dernièrement en Sibérie. C’est une métaphore très directe : notre planète brûle ! La très grande majorité de ces feux est due à notre présence, ils sont en cela artificiels. Ils touchent la nature, mais aussi les communautés locales.

Le feu c’est la technique primordiale, la source de tout, il est omniprésent dans nos vies. Le lien entre la technique déifiée et cette technique primaire, le feu, qui en vient à dévorer la forêt est une sorte d’aboutissement de ma réflexion.

Burned Forest 1 © Charles Xelot

Tu te tournes désormais vers une photographie nocturne, pourquoi ce choix ?

Illuminer ces paysages nocturnes c’est les artificialiser. N’oublions pas que photographier signifie « écrire avec la lumière ». J’éclaire ces arbres avec une lampe LED de studio très puissante que je déplace le long des troncs brûlés, c’est un geste qui marque l’empreinte humaine.

Mettre en scène ces arbres, littéralement sous le feu des projecteurs c’est aussi un rappel des installations de nos musées, cela invite à s’arrêter pour les observer, les contempler et les admirer. C’est ironique, nous sommes affranchis du rapport nourricier à nos forêts et ne savons plus comment interagir avec elle autre que par cette contemplation, on se balade en forêt comme au musée, le lien est distant, rompu. Malgré tout, la forêt ne cesse de fasciner : attirance ou crainte, la forêt ne laisse pas de marbre.

Ylakhan Sys 2 © Charles Xelot

« Photographier de nuit c’est artificialiser ces paysages. »

Parallèlement à ces images, où tu interviens une fois le feu éteint, tu travailles sur des images où le feu fait partie du process photographique, presque une performance…

Je ressens de plus en plus ce besoin d’interagir avec l’image, de la créer. J’ai nommé cette série The Party is Over. J’ai commencé par rassembler des sapins de Noël desséchés pour les brûler. Puis je me suis mis à les décorer, comme à la veille d’une célébration, comme l’on prendrait soin d’un être cher une dernière fois avant sa crémation. Je les ai ensuite enflammés, photographiant chaque exécution pour capturer l’absurdité de la destruction, le gaspillage des ressources. Chaque arbre dévoré par les flammes est un manifeste, un rituel, une affirmation : la fête est finie !

« Chaque arbre dévoré par les flammes est un manifeste, un rituel, une affirmation : la fête est finie ! »

Burned Tree 2 © CharlesXelot

La plupart de tes photoreportages ont donné lieu à la publication d’une monographie, quel rapport entretiens-tu avec le tirage photo et le livre d’art ?

J’imprime tout, j’aime l’objet photographique, choisir le bon papier… Je pense mes photographies en grand format, elles sont faites pour ces dimensions de 1 à 2 mètres, cela renforce leur aspect immersif. Bien entendu l’absence de flou, la transparence du plan photographique et le fait que mes images soient assez « plates » facilitent cette projection. J’utilise des focales standards, pas de téléobjectifs ni de grands-angles, mes photos sont comme des fenêtres.

Twisted Trunk © Charles Xelot

« Mes photos sont comme des fenêtres. »

As-tu un style photo défini ?

Je ne cherche pas un style, mais une cohérence, au moins au sein d’une série : pas de flous, pas de cadrages compliqués. Avant j’essayais de m’effacer comme photographe, maintenant ma présence apparaît grâce à la lumière. Il faut tout de même veiller à ne pas développer un gimmick, cela devient lassant pour soi et pour les autres. J’ai un style assez frontal, épuré dans le cadrage, je laisse peu de place au hors-champ et je photographie sans plongée ou contre-plongée.

Quelle place accordes-tu à l’editing et à la retouche ?

Je suis un critique intransigeant. Il faut que chaque photographie tienne indépendamment, bien qu’au sein d’une série elles s’enrichissent mutuellement. Je montre beaucoup mon travail pour faire entrer un regard détaché. Parfois une image nous parait anecdotique, car facile à obtenir alors que sa portée est forte. Au contraire, une photo difficile à produire est souvent plus dure à écarter, c’est compliqué de se dire : « tout ça pour rien… ».

Selon les conditions météo, les autorisations, je mets parfois deux semaines pour ramener une seule image, il faut être capable de l’oublier. Niveau retouche, je me tiens au minimum, quelques réglages couleurs, contrastes, luminosité c’est tout.

Dead Tree 1 © Charles Xelot

Quelles sont tes influences ?

Je suis influencé par l’école de Düsseldorf, par la photographie allemande, mais aussi japonaise, notamment le travail de Shōji Ueda. Dans un domaine thématiquement plus proche de ce que je propose, je citerai Toshio Shibata, mais également le photographe britannique Nadav Kander et le travail effectué aux États-Unis sur l’énergie par Mitch Epstein publié dans American Power.

Quels sont tes projets ?

Je suis assez monosujet. Je vais continuer mes séries d’arbres brûlés et je pars fin avril avec les équipes Greenpeace près de Moscou photographier des feux de tourbe. D’autres projets sont en pause à cause de la pandémie.


Merci Charles Xelot d’avoir répondu à nos questions.

Charles Xelot est représenté par la Galerie parisienne Sit Down, plus d’images et d’information sur le travail du photographe sont disponibles sur son site et sur son compte Instagram.