Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Eddie Adams (1933 – 2004), jeune photographe américain de 34 ans mandaté par l’Associated Press, immortalise en 1968 la mise à mort d’un soldat durant la Guerre du Vietnam. La photographie Exécution de Saigon (Saigon Execution) deviendra l’étendard des atrocités d’une guerre qui durera près de 20 ans.

Exécution de Saigon, 1968 © Eddie Adams / AP / SIPA

De Marine à photoreporter de guerre

C’est en tant que soldat américain engagé dans les Marines qu’Eddie Adams devient photographe, il rend alors compte de la guerre de Corée. Il intègre Associated Press de 1962 à 1972 puis de 1976 à 1980, il rejoindra entretemps le Time. Reporter de guerre, Eddie Adams réalisera plus tard les portraits de chefs d’État tel que Fidel Castro, Mikhaïl Gorbatchev ou George W. Bush. S’il a pris d’autres photos que des clichés de guerre, ce sont principalement ces images qui contribuèrent à sa reconnaissance : Eddie Adams couvrit non moins de treize guerres.

Nous sommes alors en 1968, Saigon est en proie aux affrontements. 5 ans plus tôt, en 1963, le moine bouddhiste Quang Duc s’immolait et 5 ans plus tard la petite Kim Phuc, nue et brûlée vive subissant le déluge du Napalm sera photographiée par Nick Ut (qu’il sauvera d’une mort certaine), serrant le cœur du monde entier. Triste entredeux où se déferle la violence.

Le dessous des images : la petite fille brûlée au napalm

La mort prise sur le vif

Ce 1er février 1968 marque le commencement de l’offensive du Têt. Saigon est le théâtre du soulèvement du mouvement national de libération du sud-Vietnam, ceux qui seront nommés les Viêt-Cong par les États-Unis. Au nord, les forces vietnamiennes sont portées par les communistes.

Depuis deux jours la violence fait rage, le Nord espère rallier les habitants de Saigon à sa cause pour qu’ils se retournent contre le régime du sud et les Américains. Les Viêt-Cong attaquent une centaine de villes du sud.

Eddie Adams se lance à la poursuite d’un groupe de Sud-Vietnamiens qui contre-attaque. Il décide de photographier l’arrestation de leur prisonnier communiste. Vêtu d’un short et d’une chemise à carreaux, le captif se nomme Nguyen Van Lem. Il a 36 ans et est père de deux enfants.

Eddie Adams suit le groupe qui a menotté le prisonnier dans cette rue de Saigon, les hommes s’immobilisent soudain. À seulement un mètre du photographe, au bout du canon du Smith & Wesson : le général Nguyen Ngoc Loan, chef de la police nationale sud-vietnamienne. L’un appuie sur le déclencheur, pensant capturer un interrogatoire, l’autre presse la détente dans un atroce jeu de miroir.

Exécution de Saigon © Eddie Adams / AP / SIPA

Le capitaine Nguyen Van Lem grimace avant de s’effondrer au sol ; son corps ne sera jamais retrouvé à la suite de cette exécution sommaire. Sa veuve donnera naissance à leur 3e enfant 8 mois après ce jour funeste documenté par Eddie Adams qu’elle remerciera pour avoir conservé une trace de ce qui s’est réellement passé dans cette rue de Saigon.

Le général se justifiera en mentionnant les massacres commis par sa victime, qui aurait tué peu avant son exécution la famille d’un policier qu’il connaissait bien. Il en appellera à la clémence de Bouddha pour cette mise à mort déclarant sobrement : « cet homme a tué beaucoup de nos gens et des vôtres (Américain), je pense que Bouddha me pardonnera. Si on hésite, si on ne fait pas son devoir, les hommes ne vous suivent pas. »

Négatifs de la série Exécution de Saigon © Eddie Adams / AP / SIPA

Au-delà des apparences

Eddie Adams ne manquera pas de rappeler que les apparences sont trompeuses, la réalité n’étant jamais aussi manichéenne. Si ce cliché révèle bien la violence et l’atrocité d’une guerre, chacun des hommes se tenant d’un côté de l’autre de l’arme agissait pour ses convictions et la défense des siens, bien que l’un porte l’uniforme et l’autre soit vêtu en civil.

Exilé aux États-Unis, le chef de la police sud-vietnamienne gardera le contact avec le photographe. Eddie Adams n’hésitera pas à lui rendre hommage au moment de sa mort en 1998 et publiera en sa mémoire une tribune dans le magazine Times.

Le général Nguyen Ngoc Loan © Eddie Adams / AP / SIPA.

Eddie Adams déclarera : « Deux personnes sont mortes dans cette image : celle visée par la balle et le général Nguyen Ngoc Loan. Le général a tué le Viet-cong ; j’ai tué le général avec mon appareil photo. Les images fixes sont l’arme la plus puissante du monde. Les gens les croient, mais les photos mentent, même sans manipulation. Elles ne sont que des demi-vérités. »

Si le général ne reprochera jamais au futur prix Pulitzer d’avoir saisi cet instant, nul doute que cette image le suivra et ne facilitera pas son quotidien au sortir de la guerre du Vietnam, malgré son implication dans la construction d’hôpitaux venant en aide aux anciens combattants. Si le photographe n’excuse pas le geste, il rappelle que le contexte ne doit pas être omis dans la compréhension de toute photo.

« Les images fixes sont l’arme la plus puissante du monde. Les gens les croient, mais les photos mentent, même sans manipulation. Elles ne sont que des demi-vérités. »

Eddie Adams

Au grand regret d’Eddie Adams, Exécution de Saigon deviendra l’emblème de son œuvre. Le photographe a pourtant réalisé de nombreuses photographies dont la portée changera bien des destins. C’est notamment grâce à sa série d’images consacrées aux boat people vietnamiens que le président américain Jimmy Carter accueillera 200 000 réfugiés vietnamiens aux États-Unis.

Il a dédié une grande partie de son travail à la mise en lumière des plus démunis : photo de sans-abris, portraits de Mère Teresa ou images de manifestations pacifistes complètent le large panel de photographies signées d’Eddie Adams.

Négatifs de la série Exécution de Saigon © Eddie Adams / AP / SIPA

L’embrasement de la guerre des images

La photographie prise par Eddie Adams quelques secondes avant le coup de feu fera dès le lendemain la Une du New York Times. Elle éveillera les consciences sur l’horreur d’une guerre qui durera encore 5 années avant le retrait des troupes américaines de Lyndon B. Johnson. Cette guerre s’achèvera en 1975 avec la victoire du Nord sur le Sud.

Le président américain maintient soutenir les bons dans cette guerre interminable mais le cliché d’Eddie Adams brouille toutefois les pistes, interroge la population civile et l’opinion publique sur ses certitudes et sur la moralité de l’engagement américain au Vietnam.

Largement primé, Eddie Adams recevra plus de 500 distinctions dont le prix George Polk consacré aux photoreportages d’actualité en 1968, 1977 et 1978. Eddie Adams reçu la médaille d’or Robert Capa en 1977 et bien d’autres récompenses.

Diapositives, négatifs, mais également journaux et notes personnelles constituent le vaste fonds laissé par Eddie Adams à sa mort à New York en septembre 2014. Victime de la maladie de Charcot, il avait alors 71 ans.

Comme le cliché de Nick Ut, Exécution de Saigon vaudra à son auteur le prix Pulitzer en 1969 et le World Press Photo Awards. Dans une guerre qui est aussi une guerre des images, cette photo tristement célèbre, si elle n’a pas changé le cours de l’Histoire, en forge assurément la mémoire.