Dans son dernier carnet de voyage, le photographe Léo Coulongeat (alias Erisphère) nous emmène à la découverte des vastes étendues désertiques de la Namibie. Il en rapporte un véritable kaléidoscope de couleurs et des expériences d’une grande richesse.


Février 2021. C’est enfin l’heure de repartir sur les routes arides du monde, direction la Namibie. Cette fois-ci l’objectif n’est plus seulement personnel : les images et les histoires que je vous raconte ici feront l’objet d’un livre photographique qui sortira aux éditions du Chêne. Pour ce voyage je serai accompagné du vidéaste et ami Pehuen Grotti.

© Léo Coulongeat

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Arrivé à Windhoek, je monte dans le premier taxi en vu, le vent chaud réveille instantanément la connexion que j’ai avec le désert. Cela fait 1 an et demi que je n’avais pas ressenti cette sensation, c’était 4000 kilomètres plus au nord, en Algérie.

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Ma première destination est le Cheetah Conservation Fund, une ONG qui a vocation à protéger les guépards en Namibie et dans le reste du monde.

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Le guépard est un espèce en danger et son exceptionnelle pointe de vitesse ne le protège pas d’une extinction imminente. De 100 000 individus au début du XXème siècle, sa population a chuté pour dépasser avec peine les 7000 individus en 2016. Et la Namibie est au cœur de cette lutte, puisque le pays abrite la première population au monde : entre 1500 et 2000.

© Léo Coulongeat

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Si le braconnage est plutôt maîtrisé en Namibie, la problématique vient surtout des fermiers qui tuent les guépards au fusil pour protéger leurs troupeaux.

© Léo Coulongeat

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Ce qui m’amène dans ce centre, c’est l’opportunité de rencontrer le Dr Laurie Marker qui a trouvé une solution exceptionnelle à mes yeux : elle a ramené dans le pays un des plus gros chiens de berger, le Kangal.

© Léo Coulongeat

Comme cela est pratiqué en France contre les loups et les ours, ce chien va prendre soin du bétail comme de sa propre famille. Si un guépard ou autre prédateur s’approche du troupeau il va aboyer extrêmement fort pour le faire fuir et est prêt à se battre au péril de sa vie si cela ne suffisait pas.

© Léo Coulongeat

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Pour la biologiste, travailler main dans la main avec les fermiers est le meilleur moyen de sauver les guépards. Cela fait 30 ans qu’elle les forme, et aujourd’hui la plupart viennent d’eux même au centre pour apprendre à mieux gérer leurs terres et pour adopter un de ces précieux chiens très amicaux avec l’homme.

Le kangal ou berger d’anatolie peut sauter très haut et aboyer très fort tout en restant très social avec l’homme. © Léo Coulongeat

Un des nombreux fermiers qui ont adopté un chien du CCF. © Léo Coulongeat

Nous commençons maintenant notre roadtrip par le sud-est en pénétrant dans le désert du Kalahari.

Cela fait un moment que j’observe ces lieux sur Google Maps, mais lorsque nous franchissons les portes du désert je suis surpris : ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais.

© Léo Coulongeat

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Cela fait 3 ans qu’il n’a quasiment pas plu en Namibie et 10 ans qu’un gros problème de sécheresse assèche les pâturages et les nappes phréatiques.

Mais par chance, les précipitations sont de retour depuis quelques semaines. Tout autour de nous les paysages ocres sont recouverts d’une belle pellicule verte et les visages des Namibiens rayonnent de plus belle. Nos cerveaux d’Européen sont toujours aussi perdus quand les locaux nous parlent de beau temps à l’arrivée d’une averse.

Gnou © Léo Coulongeat

© Léo Coulongeat

Pour notre plus grand bonheur, le Kalahari s’est réveillé et les paysages regorgent de vie. Nous nous arrêtons toutes les 5 minutes pour observer les animaux qui surgissent de partout : ici nous sommes chez eux.

Cette sensation d’appartenir au monde du vivant sans être, pour une fois, en position de dominateur, est l’une des plus belles choses que j’ai pu ressentir dans ce voyage.

Ces animaux de toutes formes, couleurs et tailles m’aident à travailler sur mon égo et à développer de l’amour et de la bienveillance envers tous les être.

Zèbres © Léo Coulongeat

Oryxs © Léo Coulongeat

Personnellement peu de documentaires animaliers ont réussi à vraiment me toucher au point de faire changer certaines de mes habitudes. Mais voir de mes propres yeux tout cela disperse les nuages de mon esprit et tout devient plus clair, l’espèce humaine n’est qu’un singe parmi toutes les autres espèces. Je dois prendre soin de ce qui m’entoure, car chaque geste qui altère cet écosystème complexe revient à de l’autodestruction.

Koudous (femelle à gauche et mâle à droite) © Léo Coulongeat

Antilope © Léo Coulongeat

Un soir, perdu sur une piste, on rencontre Carol, une fermière allemande.

Comme une histoire qui se répète dans les différentes régions arides de la planète, elle aussi fait partie de ces nombreux amoureux du désert.

Il y a quelques mois sa vie se résumait à un contrat de travail dans l’aérospatial et beaucoup trop d’heures à y consacrer. Aujourd’hui elle a tout quitté pour reprendre la ferme de ses parents sur les terres de son enfance.

Elle me dit en me regardant dans les yeux : « C’est de loin le meilleur choix de ma vie ».

© Léo Coulongeat

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Au petit matin, mon ami Pehuen me raconte des histoires intimes et des moments difficiles de sa vie. Cela me touche beaucoup.

Lui aussi tombe dans l’engrenage du désert, ce lieu d’inévitable introspection et de partage.

« Nous faisons tous, un jour ou l’autre, l’expérience du désert intérieur, et elle nous permet d’élargir notre conscience. »

Marlo Morgan, dans message des hommes vrais au monde mutant

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Moment de pause en haut d’une montagne. © Léo Coulongeat

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On roule beaucoup, direction le sud. La route aurait pu redevenir plate et monotone sur cette portion si au loin un volcan n’avait pas fait son apparition. Comme un aimant, notre voiture est attirée par ce mastodonte sur des routes noires et sinueuses. Arrivés au sommet, seuls, le calme et l’apaisement que nous y trouvons est autant un refuge qu’un luxe.

© Léo Coulongeat

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L’hémisphère sud est particulièrement propice à l’observation des étoiles, et les déserts sont les meilleurs camp de base pour le faire. © Léo Coulongeat

Le prochain point d’intérêt que j’avais repéré n’est pas des moindre : le Fish River Canyon.

Si son grand frère, le Grand Canyon aux Etats-Unis est bien plus connu, lui n’a rien à lui envier.

C’est le deuxième plus grand canyon devant le Colca au Pérou.

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Nous sommes seuls dans un des plus beaux paysages d’Afrique. En extase devant cette vue.

© Léo Coulongeat

Nous ne nous parlerons quasiment pas avec Pehuen. Parfois je sens que laisser de côté la parole est la meilleure manière de partager un beau moment.

© Léo Coulongeat

On repart sur des pistes poussiéreuses en direction de la côte ouest pour retrouver l’énergie des côtes désertiques si particulières.

Arrivé sur la côte je me rappelle de ce nom bizarre que j’avais inscrit dans un carnet il y a très longtemps : Kolmandkop. C’est un des spots que je voulais visiter lorsque j’ai commencé la photo, il y a 8 ans, non pas pour sa région aride mais pour sa ville minière abandonnée.

© Léo Coulongeat

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Cette bourgade perdue est devenue la ville la plus riche d’Afrique au début du siècle dernier après qu’un filon de diamant y ait été découvert. Puis l’exploitation a dû migrer dans les années 60 vers une autre région, plus propice, plus rentable. L’industrie a déménagé et le sable a repris ses droits.

© Léo Coulongeat

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Sur terre, le principal ennemi des bâtiments est l’érosion provoquée par la pluie. Les déserts ont dans ce cas la vocation de sauvegarder notre histoire, ce sont des lieux précieux pour les archéologues et les historiens.

Des pyramides d’Egypte aux lignes de Nazca, seul le vent érode lentement les anciennes traces humaines.

© Léo Coulongeat

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Nous filons maintenant vers le Nord, pour pénétrer dans le deuxième grand désert du pays : le Namib, qui est connu pour héberger certaines des plus grandes dunes de la planète, certaines allant jusqu’à 350 mètres de haut.

La couleur de ce désert rouge viendrait de son âge. C’est le plus vieux désert sur terre, cela fait 55 millions d’années que le sable s’oxyde et change de couleur.

© Léo Coulongeat

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La seule manière d’atteindre les dunes est le spot bien connu de Sossusvlei qui donne accès à un des paysages des plus extraterrestres que j’aie eu la chance d’observer.

Le lit d’une rivière asséchée s’enfonce sur 60 kilomètres dans les champs de sable pour arriver au pied des plus hautes montagnes de sable et de plusieurs Sebkha (lacs salés). Ces lacs asséchés ont la particularité ici d’abriter des Acacias morts et quasi fossilisés qui laissent traîner des ombres aussi belles qu’effrayantes.

© Léo Coulongeat

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Les dunes ont été décrites comme la plus grande forme de vie dans les déserts du monde, car elles se déplacent, s’adaptent, grandissent, se reproduisent et correspondent à la définition conventionnelle d’une forme de vie.

Et aujourd’hui j’ai rendez-vous avec ces géants.

© Léo Coulongeat

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A la sortie de ce voyage dans le voyage, nous sommes fatigués et j’ai attrapé une petite insolation. En ce moment c’est l’été, il faut 20° la nuit et 41° la journée.

A la recherche de fraîcheur, on pénètre dans un canyon profond et une surprise nous attend. Les pluies récentes ont béni ce lieu en transformant le sol en piscine naturelle. Nous partons explorer les gorges à la nage.

© Léo Coulongeat

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Le canyon est profond, nous n’arrivons au bout après 30 minutes de nage et de grimpe, c’est l’endroit parfait pour une méditation, au frais et entouré d’oiseaux qui viennent, comme nous, chercher un peu de fraîcheur.

Au réveil je n’en crois pas mes yeux, des singes descendent des parois en famille pour venir s’abreuver.

Après plusieurs minutes d’observation, obnubilé par ce spectacle, je me rends compte qu’en réalité JE suis la curiosité de ce lieux.

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Je suis chez eux, et je suis l’animal qu’on observe dans ce zoo à ciel ouvert.

© Léo Coulongeat

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On roule toujours, plus loin encore de toute civilisation.
Nous devons croiser une voiture toutes les 2 heures en ce moment. Mais à un croisement de route, une station essence digne de Mad Max nous offre un peu d’ombre et d’eau fraîche.

On y fait la rencontre Sakkie, un passionné d’automobile qui nous aide à réparer un problème mécanique. Son visage est creusé par le soleil et la chaleur mais son sourire me rappelle à quel point on peut être heureux de vivre si loin de tout.

© Léo Coulongeat

Le point sur la carte s’appelle Solitaire, on imagine bien pourquoi.

© Léo Coulongeat

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La Namibie à la deuxième densité de population la plus basse au monde après la Mongolie avec seulement 2,2 millions habitants pour un pays faisant une fois et demi la France. Ces paysages déserts et la chaleur ont préservé la population de la crise sanitaire du COVID-19 qui sévit particulièrement chez le voisin sud-africain.

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Des oiseaux ont pris refuge sur une épave. © Léo Coulongeat

A la sortie de ma dernière méditation sur le sol africain je fais le bilan de ce voyage. Que m’a-t-il appris ? En quoi cette zone désertique m’a fait progresser ?

© Léo Coulongeat

Je réalise qu’encore une fois c’est un désert qui a renforcé mon amour envers notre planète et ses habitants, mais cette fois-ci en grande partie grâce à l’observation des animaux et à l’attention que le peuple namibien porte à ces autres peuples légitimes.

© Léo Coulongeat

Chaque passage d’un Oryx s’est traduit par un frisson sur ma peau, la découverte des guépards m’a révélé une hiérarchie du monde vivant que j’ignorais, le cri du babouin à sa famille m’a empli d’humilité et le son du springbok qui court m’a connecté au monde animal, plus profondément que jamais.

© Léo Coulongeat

Lorsque la silhouette de l’avion se dessine sur le sol Français j’observe nos champs, vides de tout mouvement.

Après des jours passés sur les routes namibiennes je m’attends à y voir du vivant, quelques biches courir peut-être ?

Mais tout reste immobile, sauf la fumée des industries intercalées entre des parcelles agricoles.

Avons-nous fait le bon choix ?

© Léo Coulongeat

© Léo Coulongeat

Mais gardons espoir dans le futur, continuons de prêcher la non-violence et la paix envers tous les être vivants, les animaux reviendront.

L’amour vainc toujours.

« Et je rêve de vastes déserts, de forêts et de toutes les régions sauvages de notre continent, des endroits sauvages que nous devrions protéger en tant que patrimoine précieux pour les enfants de nos enfants. »

Citation de Nelson Mandela inscrite à l’entrée d’un parc protégé de Namibie

Retrouvez l’intégralité des carnets de voyage de Léo Coulongeat.