Si les photographes et leur travail rencontrent leur public, c’est aussi grâce à des passionnés qui œuvrent pour leur professionnalisation et leur reconnaissance. C’est le cas d’Arnaud Lévénès, fondateur de La Caspule, une résidence de création photographique dans l’enceinte du Centre culturel André Malraux au Bourget. Entretien avec ce photographe qui a choisi de rester dans l’ombre pour accompagner ses confrères vers la lumière.

Quel a été votre parcours avant de créer la Capsule ?

Je suis photographe, mais j’ai rapidement souffert de l’isolement : être photographe c’est exercer un métier solitaire. Lorsqu’elle s’est présentée, j’ai saisi l’occasion de rejoindre le centre culturel André Malraux au Bourget dont j’étais en charge de la programmation.

« Être photographe c’est exercer un métier solitaire ».

Comment est né le projet de la Capsule ?

J’ai fondé La Capsule il y a 11 ans, presque par hasard. Je suis dans l’action, mon crédo serait plutôt de faire puis de réfléchir. Le centre culturel André Malraux faisait face au commissariat, lors des vernissages les policiers venaient régulièrement. Lorsque le commissariat a déménagé, cette maison de ville typique du début du XXe est devenue disponible. C’était le moment et le lieu idéal pour créer La Capsule. Le soutien de la ville et de la région fut décisif.

Comment définir La Capsule ?

C’est un endroit pluriel, lieu d’exposition et résidence d’artistes pour rompre l’isolement des photographes. Je souhaitais mettre les gens en lieu et me consacrer au commissariat artistique, à la scénographie. La Capsule c’est l’espace qui m’a manqué pour appuyer et déporter ma démarche. Nous avons 160 m² d’espace dédié à la photographie, des laboratoires de tirage argentique et numérique et un studio photo.

« La Capsule c’est l’espace qui m’a manqué pour appuyer et déporter ma démarche ».

En quoi consiste une résidence photographique ?

Inviter un photographe en résidence à la Capsule me permet de l’aider en mettant à sa disposition un espace de travail (ndlr : les photographes ne résident pas sur place), un soutien technique et mental à la création, mais aussi à l’élaboration d’un propos. Ici, les photographes peuvent s’essayer à de nouvelles techniques comme la photo 3D. Ils se confrontent de A à Z à l’ensemble des étapes liées à la production de l’image : encadrement, contrecollage, tirage …

Nous échangeons beaucoup sur leurs choix esthétiques, nous interrogeons chaque choix scénographique et imaginons la direction artistique des expositions.  Ce sont des détails cruciaux, car l’on parle vraiment de première impression : quelle sera la première photo que le visiteur découvrira ? La scénographie retenue apporte-t-elle des respirations ou au contraire une certaine asphyxie ? Comment cela sert son propos ?

© La Capsule

Combien de temps durent ces résidences ?

Ce sont uniquement des résidences longues, au-delà d’un an. Ce format est adapté au temps de la création et permet aussi aux photographes de ne pas se couper de leur réseau. Le programme de résidence est dense, mais cette durée permet de fonctionner sous la forme d’allers-retours. Pour l’avoir testée, la résidence courte n’est pas mon espace-temps.

Ces résidences favorisent-elles des échanges entre photographes ?

Chacun travaille librement tout en se croisant. Certains sont des professionnels établis, d’autres de nouveaux talents, c’est cette dynamique renouvelée que je trouve intéressante. L’idée de la résidence c’est aussi de faire se rencontrer ces photographes émergents à l’énergie incroyable et des photographes plus matures. Ces énergies se nourrissent, ils mutualisent compétences et techniques. Ça a été le cas pour de jeunes photographes en résidence comme Harold Guérin et pour d’autres comme Yves Trémorin ou Xavier Lambours.

Strates Partition du vide, © Harold Guérin

Comment choisissez-vous ces photographes qui entrent en résidence ?

Nous avons eu une phase de candidature il y a 3 ans, cet appel à résidence a suscité environ 80 réponses. J’ai reçu 6 photographes en entretien et pensais alors en accompagner un seul ; pour finir j’ai sélectionné 4 photographes. Il n’y a pas de règle. Depuis sa création, La Capsule a accueilli 28 photographes en résidence et proposé 45 expositions.

Ruines Particulières, Thibault Brunet © La Capsule

Quels thèmes sont développés en résidence à la Capsule puis exposés  ?

Je n’ai pas de ligne directrice. Il peut s’agir d’une approche où les disciplines s’entremêlent ou purement photographique. Je travaille tout de même en partenariat avec des photographes contemporains au regard plutôt scientifique. En résidence, Yves Trémorin a travaillé sur le transhumanisme et David Munoz travaille actuellement sur les glaciers auprès d’une équipe de chercheurs. Le corps augmenté, la robotique, tous ces thèmes peuvent être abordés par la photographie. Je recherche une photographie brute, sans fioritures, une photographie construite dans l’hybridation où les couches se superposent sans s’effacer.

Affiche de l’exposition Ruines Particulaires, Thibault Brunet © La Capsule

« Je recherche une photographie brute, sans fioritures, une photographie construite dans l’hybridation ».

Une résidence à la Capsule c’est aussi la rencontre avec son public…

Oui c’est primordial de monter des projets dans une dynamique de rencontres et d’ouverture, cette générosité est importante. La Capsule a rejoint le réseau Diagonal et cette action culturelle par l’éducation à l’image est clé. Auprès de moi ou d’un médiateur, les photographes animent des ateliers et rencontrent leur public en Seine Saint Denis mais aussi ailleurs grâce à des diffusions hors les murs.

Atelier-débat dans le cadre de l’exposition EVA aux côtés de Yves Trémorin © La Capsule

Est-ce un exercice facile pour les photographes ?

Tous y prennent du plaisir, mais beaucoup redoutent ce moment. Il y a chez les photographes une appréhension palpable au moment de l’exposition. Je les rassure, il n’y a pas de piège. Ces échanges leur permettent d’acquérir une nouvelle perception, de prendre conscience de maillage qu’eux même n’auraient pas vu.

Un tel niveau de réflexion et d’attention au regard du spectateur ne fausse-t-il pas la création ?

La photographie est assez compliquée et peut être piégeuse. La difficulté pour un artiste c’est de comprendre comment le public va s’imprégner de son propos. Il faut amener ce regard extérieur dès la conception, cela permet d’éliminer des choses et de ne pas perdre de temps. On ne montre pas des photos, on se montre, on se donne à voir au public. Pour cela il faut récupérer sa liberté, s’affranchir de fausses libertés éducatives ou socioculturelles. Gratter pour retrouver cette liberté : voilà le point de départ à partir duquel on va travailler et produire.

« La difficulté pour un artiste c’est de comprendre comment le public va s’imprégner de son propos ».

Comment parvenez-vous à cette vérité ?

Je les accompagne pour prendre du recul. Généralement les projets des photographes en résidence sont bien écrits, mais il faut savoir déconstruire, comprendre pourquoi l’on cherche ce public, pourquoi on montre cette image. Dans la technique aussi nous nous interrogeons : le message sera-t-il le même avec un tirage argentique ou numérique ? Faut-il un encadré ? Nous repensons la sensation de l’image.

© La Capsule

Que lien entretenez-vous le réseau Diagonal ?

Le réseau Diagonal participe à la professionnalisation des photographes, à la structuration du secteur et surtout à la transmission de l’image. J’y adhère pleinement et en suis membre depuis deux ans. À l’image du réseau, la Capsule offre un soutien à la création et à la production aux photographes professionnels ou en voie de professionnalisation. Mais la diffusion et la sensibilisation du public sont au cœur de notre philosophie. Nous avions pris part à l’exposition célébrant les 10 ans du réseau en agrémentant le propos de nos photographes avec les fonds du Cnap.

Réseau Diagonal : initiative unique de fédération des acteurs de la photographie

Cette médiation culturelle suscite-t-elle des vocations ?

Ce que j’observe au Bourget est fantastique ! Nos médiations ont lieu au Centre culturel André Malraux lors d’expositions, de rencontres-débats, mais aussi dans les écoles ou d’autres lieux plus inattendus.

© La Capsule

Actuellement un résident travaille in situ dans une école primaire, au-delà des élèves cela impacte le personnel, le corps enseignant. J’avais mis en place dans une classe de CE2 en Seine Saint-Denis un commissariat d’exposition : les élèves sélectionnaient des œuvres, réfléchissaient à leur accrochage. 4 ans plus tard, ces mêmes élèves continuent de se présenter mutuellement des œuvres chaque semaine ! Cela fait presque 20 ans que la photographie fait partie de la vie de la commune, cela laisse une empreinte.

Arnaud Lévénès

Merci à Arnaud Lévénès d’avoir répondu à nos questions. Plus d’informations sur La Capsule, son actualité et le travail des photographes précédemment résidents sont à découvrir sur le site de La Capsule.