Le photojournaliste Reza Deghati est l’invité d’honneur des éditions Dunod avec lesquelles il a conçu L’œil de Reza, 10 leçons de Photographie. À la croisée des chemins entre manuel pratique et livre d’Art, l’ouvrage rassemblant les images du célèbre photographe français d’origine iranienne devient un parfait prétexte à l’enseignement de la photographie.

Un livre hybride

L’œil de Reza est un ouvrage collaboratif mariant aux photographies de Reza les textes de son épouse Rachel Deghati. Le couple n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a signé à quatre mains de nombreux livres photo ; il s’agit toutefois pour Reza d’une première dans le cadre d’un manuel de conseils dédié aux chasseurs d’images. Le projet a été imaginé aux côtés de la photographe Florence At, elle-même à l’origine de plusieurs recueils décryptant la photographie.

Depuis quelques années, Florence At accompagne le photographe lors des Ateliers Reza, des rencontres en faveur de la promotion de la photo auprès des quartiers défavorisés de France et du Kurdistan. L’œil de Reza est donc tout autant l’aboutissement d’une amitié artistique qu’un moyen pour Florence At de convier Reza à partager sa passion et son regard sur la photographie d’une manière nouvelle.

Au fil des pages, les photographies de Reza sont décomposées avec soin par l’analyse d’image de Florence At. Les textes de Rachel Deghati donnent du contexte aux prises de vue tout en levant avec délicatesse le voile sur l’intimité et les secrets du photoreporter. Au-delà des conseils qu’apprécieront les photographes amateurs en quête d’astuces, chacun goûtera de prendre le temps de s’arrêter devant les superbes photos de Reza et de les décrypter en adoptant un nouveau regard, guidé par ceux qui le connaissent le mieux.

Reza, photographe humaniste

Le véritable fil rouge liant chaque image est le message engagé en faveur de l’éducation, de la cause féminine, de la liberté d’expression et de la tolérance religieuse. Ce combat, Reza l’a chèrement payé : le photographe a été contraint à l’exil en 1981 pour avoir témoigné de la révolution iranienne et de la guerre Iran-Irak. Reza a depuis fait de la France sa terre d’accueil. Éducateur bénévole, Reza enseigne la photographie dans 7 banlieues de France et dans un camp de réfugiés yézidis au Kurdistan irakien ; un engagement dans lequel l’a par la suite rejoint Florence At.

Le livre s’ouvre sur le profil des auteurs puis sur le décryptage touchant de la photographie de couverture. Si ses prises de paroles restent brèves, à travers ses mots, Reza revient sur les origines de sa vocation et sa vision de la photographie destinée à bâtir des ponts, rapprocher les Hommes et nourrir les échanges. Quelques rares photos plus intimes sont ici rassemblées, des images capturées loin des zones de conflits auxquelles Rachel Deghati prête ses mots.

Les dix chapitres du livre abordent les thèmes indispensables à la pratique photographique, sans manquer d’y ajouter une dimension humaniste, point commun de chaque photographie signée Reza. Lumière, cadrage, leçon de terrain ou de sélection sont donc détaillés avec précision par les auteurs ; s’y ajoutent des leçons de patience, de narration, d’humilité, de liberté et de partage.

Prendre l’appareil comme d’autres prennent la plume

Pour Reza, il ne fait aucun doute que la photographie est un langage universel : « photographier c’est l’art d’écrire avec la lumière ». Reste donc aux photographes à en saisir les codes, l’alphabet et c’est ici que le livre trouve sa raison d’être.

Aube et crépuscule font bien entendu partie des situations décryptées, mais la lumière est traitée de façon holistique en prenant en compte jusqu’à la température. Les trucs et astuces du photographe éprouvés sur le terrain sont partagés en toute transparence avec le lecteur. Lignes fortes, jeux de couleurs, flous sont autant de notions décryptées pour guider pas à pas les photographes vers des images émouvantes d’humanité où les regards pénètrent l’âme.

Bien que peu de textes soient ici signés de la main de Reza, ses clichés parlent pour lui. Architecte de formation, Reza révèle en image comment susciter la curiosité de l’observateur, orienter la lecture et envouter.

Bâtir l’image comme un récit

Parmi les dix chapitres du livre, l’un est consacré à la narration. Chaque image sélectionnée pour cet ouvrage est en elle-même une histoire d’une richesse fascinante. La force de ces images repose sur une narration en deux temps : une première lecture de l’image d’apparence simple, à laquelle s’ajoute une seconde lecture dont la narration est fondée sur le rapport entre le premier et l’arrière-plan. Cette composition minutieuse et subtile le photographe la doit certainement à sa formation d’architecte.

Si Reza est le photoreporter que l’on connait, il revendique la liberté du photographe de s’affranchir des étiquettes, de capturer le monde dans sa richesse et sa diversité. Nous découvrirons donc entre autres ici comment immortaliser l’ardeur d’un feu de camp ou la caresse de l’eau d’une rivière.

Parmi les points forts du livre pensé comme un manuel à la fois initiatique et poétique, nous retrouvons les réglages de l’appareil de Reza mis en avant sous chaque photo. L’occasion de mieux cerner les effets de ces paramètres, preuves à l’appui. Choix de focale, vitesse d’obturation, mesures d’ISO sont autant d’informations qui guideront les photographes souhaitant percer les secrets de ces clichés.

De l’affichage sauvage à la presse internationale, Reza a rapidement ressenti le besoin de partager ses images avec d’autres. Si le dernier chapitre dédié à la transmission ne compte que quelques pages, son message est puissant. Démonstration à l’appui, Reza prouve qu’une même photographie, ici celle du commandant Massoud leader de la résistance afghane, peut suivre un parcours singulier : installation à ciel ouvert, une de presse ou couverture de livre, c’est uniquement partagée que la photographie prend tout son sens.

Une leçon de géographie humaine

Regarder le monde à travers son viseur n’éloigne en rien le photographe de la réalité. L’œil de Reza est un manuel technique, mais plus encore poétique et sociologique : anecdotes de voyages, contexte géopolitique, à la lecture nous découvrons un photographe attentif à son environnement, tourné vers la compréhension d’un territoire et de ses visages avant de les saisir.

« Dans ma vie et ma manière de regarder le monde, je ne fais pas de différence entre reportage et quotidien. »

Être photographe ce n’est pas un rôle, une posture à adopter sur le terrain, mais bien un état permanent, une sensibilité à chaque détail révélé par la lumière, comme en atteste d’ailleurs le photographe humaniste : « dans ma vie et ma manière de regarder le monde, je ne fais pas de différence entre reportage et quotidien ».

La lecture de ces 10 leçons de photographies permet de mieux appréhender l’évolution de territoires comme l’Iran, la Turquie, la Syrie, l’Azerbaïdjan et de saisir plus clairement la situation du peuple kurde auprès duquel Reza s’engage depuis des années. Difficile de songer à un autre livre pour s’enrichir tout autant humainement tout en progressant dans sa pratique de la photographie. Photographe de destins, Reza nous offre une leçon d’humilité, donne à voir la réalité de ceux croisés du Guatemala au Rwanda dans les petits moments de bonheur comme dans les conditions les plus bouleversantes.

D’une leçon de photographie à une leçon de vie

Nous découvrons ici les secrets et réflexes d’un photographe de terrain habitué des conflits, des émeutes et des manifestations pour se fondre dans le paysage ou assurer sa propre sécurité afin de témoigner de ce qui l’entoure. Toutefois ce que souhaite transmettre ce carnet de route photographique réside ailleurs, dans des notions humanistes qui dépassent la photographie.

Notion clef, la patience est largement célébrée : patience devant la nature pour obtenir la photo imaginée, mais aussi patience devant les hommes comme pour décrocher cette photographie de Kadhafi en 2000 après plus de cinq années de négociations. Comme ses compagnons photoreporters, Reza oriente peu l’image et son modèle, et préfère attendre avant de saisir l’instant fugace. Des photographies telles celle de ces femmes rescapées de l’État islamique sont nées d’une composition fruit du hasard, de la patience et de l’œil aguerri du photographe. Pour Reza, « il y a des situations d’urgence, comme lors des conflits, et il y a celles où l’on peut, où l’on doit accorder du temps à la photographie ».

Reza utilise la photographie pour raconter l’histoire de l’humanité, la prise de vue, mais aussi l’editing sont donc pour le photographe de véritables cérémonies. Ces 10 leçons de photographie sont tout autant des leçons de vie qui raviront les photographes et peut-être plus encore tous ceux souhaitant être inspirés par l’un des plus grands témoins de notre époque.

Pour soi ou pour offrir à un photographe en devenir, L’œil de Reza est un bel ouvrage mêlant mots et images. Le livre de 176 pages (22,8 x 24,8 cm) est disponible au prix de 29 euros sur le site des éditions Dunod ainsi qu’à la Fnac et dans toutes les bonnes librairies photo.

Revue de livre : L'oeil de Reza, 10 leçons de photographie
Chapitres thématiquesDécryptage des imagesÉléments de contexte
Plus axé sur l'inspiration que la technique
8.5Note finale
Contenu du livre8
Mise en page et impression9
Rapport qualité prix8.5