Les éditions Syllepses, maison d’édition pensée comme une coopérative en faveur des livres engagés, mettent en lumière les Gilets Jaunes et leur engagement. Ouvrage mêlant enquêtes sociales, portraits rédigés et photographies monochromes, « Justice et Respect, Le Soulèvement des Gilets Jaunes » revient sur une mobilisation inédite et ceux qui ont secoué la France à l’automne 2018.

Renouer avec la tradition de la photographie sociale

Justice et Respect, Le Soulèvement des Gilets Jaunes s’ouvre sur une dédicace engagée de ses auteurs, Thibault Cizeau, Lou Traverse accompagnés du photographe Brice Le Gall, à « ceux qui relèvent la tête pour dire non à ce monde », témoignage de leur empathie et de leur ralliement à la cause de ceux qu’ils ont à cœur de nous présenter sous un jour nouveau tout au long de ces 224 pages et 120 photos. Sociologues, les auteurs ont eux aussi frôlé la précarité : celle de l’enseignement et de la recherche, jusqu’à rejoindre en novembre 2018 le collectif des Gilets Jaunes de l’Oise.

Témoin de l’actualité, le photographe n’est pas dénué de subjectivité ; derrière l’objectif il pose son regard sur le sujet de son image. À son point de vue s’ajoutent le contexte et les conditions de la prise de vue qui orientent la portée narrative de la photo. La partialité du photoreporter comme de l’artiste est ensuite accentuée lors de la phase d’editing, de retouche ou de recadrage.

Organisé autour de six chapitres dont S’organiser pour tenir ou Pressions et répressions, le livre met à l’honneur dans chacune de ses sections le portrait d’un Gilet Jaune accompagné de son témoignage.

Uniquement en noir et blanc, les photographies de Brice Le Gall prennent un caractère intemporel, s’éloignent des images qui ont fait l’actualité, comme si l’essentiel était ailleurs, dans les visages plutôt que dans l’iconique gilet devenu signe de ralliement.

Le style Gilets Jaunes

Pour le photographe Brice Le Gall il existe un style propre aux Gilets Jaunes. Alors que les membres du collectif font front, les portraits sont réalisés de face. En posant, les Gilets Jaunes cherchent, parfois maladroitement ou inconsciemment, à transmettre une image virile d’aisance, de confiance en soi malgré les multiples doutes et moments d’abattement. La posture des corps est tout aussi évocatrice que l’expression du regard car « manifester, c’est également (…) un moyen de faire corps temporairement en s’exposant collectivement à la blessure ou au drame ».

Le photographe immortalise l’attachement du groupe aux symboles : le gilet jaune bien entendu, mais également le drapeau tricolore, volonté de poser en héros et résistant. Rassemblés derrière ces emblèmes, les manifestants ont pris possession de lieux facilement identifiables comme les ronds-points, frontière des agglomérations, comme un clin d’œil à leur mise en marge de la société. Cette imagerie populaire, hautement photogénique participe à la diffusion et à la compréhension du message de ces populations périurbaines qui estiment avoir trop longtemps été réduites au silence.

Brice Le Gall capture les visages, mais aussi les nouveaux modes d’action et de mobilisation ce tout ceux qui renouvellent le répertoire de l’action de protestation collective. Auto-organisés, les Gilets Jaunes délaissent les appels à la grève traditionnels pour des actions coups de poing, attestant clairement de la crise du syndicalisme.

Les blocages illégaux de routes, de rond-point, l’ouverture des péages deviennent représentatifs du mouvement. Baptisés « actes » les actions menées tiennent la population française en haleine semaine après semaine, c’est ce découpage de l’action dans le temps, digne d’un scénario, que montre aussi le livre.

Entre affirmation identitaire et adhésion au groupe

Dans ce livre, les auteurs cherchent à transmettre leur compréhension globale du mouvement, à la fois dans ses rassemblements publics, les fameuses manifestations, mais aussi des moments d’intimité à travers des rencontres et témoignages. Ce parti pris social et documentaire est uniquement possible grâce à l’acceptation du photographe par le groupe.

En mots et en images, Justice et Respect, Le Soulèvement des Gilets Jaunes met en avant à la fois cette importance du groupe, la quête commune d’un sentiment d’appartenance, mais aussi la permanence des soulèvements individuels, des opinions et des désaccords qui a accentué le caractère sporadique du mouvement.

Galerie de portraits, l’ouvrage permet de comprendre qu’il n’y a pas de profil type. Manu, Sassia, Vincent, Virginie, Romain ou Gaylord partagent désillusions ou espoirs et se côtoient sans véritablement se confondre dans le mouvement.

Ouvriers, travailleurs indépendants, aide-soignants, artisans, chauffeurs-livreurs ou marginaux, tous se rassemblent et échangent dans les « cabanes », devenues « maisons communes » alors qu’ils subissent de plein fouet les fermetures de leurs usines, le chômage et la précarité.

Pour les auteurs, « la vie collective des ronds-points a mis en suspens le fatalisme qui dissuade toute intention de transformation du monde social ». Ces lieux éphémères ne sont pas nécessairement politisés et permettent avant tout de recréer du lien social pour ces travailleurs précaires qui enchainent les missions d’intérim, pour ces personnes isolées en quête de dialogue ou pour ces idéalistes décidés à effacer les injustices sociales.

Loin de glorifier les Gilets Jaunes, Justice et Respect montre également les limites d’un mouvement auto-organisé, son mode de gestion et sa résolution des conflits.

« La vie collective des ronds-points a mis en suspens le fatalisme. »

Un photoreportage singulier au cœur d’une mobilisation inédite

Les prises de vue offrent une retransmission et une analyse quasi instantanée, au vu de l’activité continue du mouvement de protestation, d’un moment inédit pour notre Histoire contemporaine : la lutte des classes au cours de la mobilisation la plus longue qui soit depuis 1945.

En allant jusqu’à décrypter l’action des Gilets Jaunes au fil des minutes, les clichés font revivre les premières heures de la mobilisation. Légendés à la manière de brèves de presse, ils rappellent aussi les violences et échauffourées entre militants et forces de l’ordre.

« Justice », « respect » sont pour les auteurs et ceux qu’ils ont suivis les causes du soulèvement des Gilets Jaunes. C’est en effet la défiance et le sentiment d’injustice qui priment dans les témoignages rassemblés. Une méfiance envers la classe dirigeante et un sentiment d’isolement, de déclassement qui se traduisent en colère, voire en rejet de ceux qui semblent prendre le peu qu’il reste qu’ils s’agissent d’immigrés, patrons, ou de membres des classes sociales mieux loties.

Bien que la mobilisation ait été largement médiatisée et couverte par ceux qui font l’actualité, les auteurs souhaitent ici apporter un nouvel éclairage, proposer un point de vue différent de celui de la presse et des chaines d’information plus souvent enclines à montrer la divergence du groupe et les excès individuels que les moments de cohésion et d’union. Leur livre devient alors une réponse à cette « disqualification médiatique » qui a desservi les Gilets Jaunes.

La place des femmes et le rôle de l’engagement familial

Le groupe, force véritable du mouvement, amène parfois à se confondre la famille de sang et celle des convictions. Fêtes de Noël, du Nouvel An et rassemblements festifs constituent « un ensemble de rituels qui permettent au mouvement d’affirmer son intégration ». Particulièrement concernées par les questions de pouvoir d’achat et de niveau de vie, les femmes ont elles aussi revêtu le gilet jaune. Dans les cabanes sur les ronds-points, dans les manifestations ou parfois depuis chez elles, elles s’engagent ou encouragent leurs fils et maris. Les enfants font aussi partie des manifestations de la première heure. Être Gilet Jaune est aussi une histoire de famille.

Mères célibataires et habituées des combats du quotidien, elles aussi ont tout naturellement rejoint le mouvement de protestation et reviennent avec sincérité sur leur parcours de vie, leurs désillusions et leur engagement. La portée documentaire de l’enquête montre aussi que la conscience politique et la colère se conjuguent au féminin.

Fraternité collective, répression, émergence de « stars locales » au sein du mouvement: Justice et Respect apporte un éclairage complet sur les Gilets Jaunes, sur leur action comme sur les prémices de leur mobilisation.

En mêlant photoreportage et enquête sociologique, le livre renoue avec la tradition documentaire et évite l’écueil du sensationnalisme. Quelles que soient les convictions du lecteur, il y trouvera une main tendue vers la compréhension d’un mouvement dorénavant définitivement inscrit dans les annales de notre Histoire contemporaine.

Justice et Respect, Le Soulèvement des Gilets Jaunes est proposé par les éditions Syllepses. Le livre de 224 pages (22,5 x 25,5 cm) est disponible à la Fnac au prix de 25 euros ainsi que dans certaines librairies photo.

Revue de livre : Justice et Respect, Le Soulèvement des Gilets Jaunes photographié par Brice Le Gall
Portée sociologique approfondieRetour sur la chronologie de la mobilisationPortraits et prises de paroles touchants
Photographies parfois répétitives
7.7Note finale
Contenu du livre7.5
Mise en page et impression8.5
Rapport qualité prix7