Clémence Losfeld est une photographe qui a choisi l’art, et plus particulièrement la photographie, pour s’exprimer, assouvir sa curiosité et aller à la rencontre de l’autre. Entre photographie et performance artistique, Clémence ne se laisse pas enfermer dans des cases, et sa série « L’élément du décor » en est l’exemple parfait.

En questionnant les fonctions préétablies de notre mobilier, cette série d’autoportraits, présentés par Phototrend dans le cadre des Zooms 2020 du Salon de la Photo, marque la créativité brute et étonnante de l’artiste. Interview de cette femme photographe qui ne manque pas de souplesse.

Zooms 2020 du Salon de la Photo : votez pour la série « L’élément du décor » de Clémence Losfeld

Avant tout, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Clémence Losfeld, être humain de sexe féminin, d’1m70, cheveux blonds bouclés, yeux verts, née en novembre 1991 à Paris.

Bon… ok je range ma carte d’identité.

Blague à part, je pense que mon travail artistique et mes différentes séries me représentent mieux que mon âge ou mon physique. Je vous invite à y jeter un coup d’œil pour vous faire votre idée !

Quand as-tu débuté la photographie ?

J’ai quitté Paris à l’adolescence pour suivre ma mère à la campagne. Plutôt isolée, j’ai appris à m’occuper et à nourrir mon imagination.

J’ai d’abord commencé à écrire vers 13 ans. Des textes courts, que j’aurais aimé être des textes de chanson, mais je ne savais pas chanter. J’ai ensuite touché à la technique du collage, car je ne sais pas dessiner, puis plus tardivement, à l’âge de 17 ans, à la photographie, car je ne me pensais pas être capable de peindre.

J’ai toujours trouvé des subterfuges pour pallier mes pseudo « incapacités ».

La photographie s’est un jour imposé comme mon médium de prédilection, comme quelque chose de familier, une façon innée de s’exprimer.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans le médium photo ?

Je pense que c’est le fait de pouvoir montrer ma propre vision des choses et du monde qui m’entoure. D’assouvir ma curiosité, d’aller à la rencontre de l’autre, de rendre la vie plus excitante, de lui donner un sens, d’habiller le quotidien selon mes goûts.

© Clémence Losfeld

Chaque photographe pratique selon sa sensibilité une sorte d’exercice de style qui lui est propre, écrivant à l’image une sorte de poème, de roman de l’œil.

En 2016, ton reportage photo “Battre en retraite” remporte le Prix Spécial du Jury – Paris Match Étudiant. Peux-tu nous parler de cette série ? A-t-elle été un élément déclencheur dans ta carrière ?

« Battre en retraite » fait partie d’une de mes toutes premières séries de reportage, aussi reste-t-elle importante pour moi.

Battre en retraite – © Clémence Losfeld

Bien que le sujet des maisons de retraite ait été maintes et maintes fois photographié, je voulais me forger ma propre opinion, ma propre vision de ce monde en huis clos.

N’ayant alors aucun proche dans ce genre d’établissement, j’étais curieuse de voir ce que ça allait provoquer chez moi. En l’espace de deux ans, j’ai visité plusieurs maisons de retraite.

Dans ce contexte, la photo prend alors tout son sens : capter des êtres en fin de course où le temps qui passe se fige dans l’immortalité de l’attente. J’ai découvert une multitude de profils et de sensibilités. Tâchant d’éviter de basculer dans le pathos, ou à l’inverse rendre risibles certaines situations, je me suis concentrée à capter ce que ces personnes âgées acceptaient de me livrer, m’offrant, par reconnaissance mutuelle, l’image de leur intimité. Celle de la vie qui bat en retraite.

C’est une série qui par la suite a été beaucoup appréciée. Elle a vraiment été un élément déclencheur dans ma carrière d’un point de vue personnel. Me confirmant ainsi que le métier de photographe était celui qu’il me fallait.

Battre en retraite – © Clémence Losfeld

Au fil de tes reportages, on découvre un véritable attrait pour l’être humain, qui est le fil conducteur de ton travail. Que cherches-tu à montrer dans tes images ?

En soi, la photographie est un fil conducteur qui débouche sur l’autre. J’ai donc naturellement commencé à faire de la photo de rue, à la recherche de mes semblables, dans leur intimité ou leur extravagance.

Pour moi, l’important c’est de tâcher de montrer l’indicible ou ce que nous ne voyons plus, par habitude, par accoutumance. Réinventer l’existence, la capturer pour la dompter.

© Clémence Losfeld

En somme, tout sujet humain peut devenir sujet photographique. Autant le gars du coin qu’une personnalité publique. Il me semble important d’aiguiser son regard au quotidien pour éviter l’ennui.

Qu’est-ce qu’un “portrait réussi” selon toi ?

Je distingue deux sortes de portraits : celui qui est posé, mis en scène, et le second qui est « volé ».

Dans le premier cas, le portrait est réussi si les deux protagonistes, photographe et modèle se retrouvent dans le résultat final. C’est un échange, une interaction créative entre deux personnes dans lequel le rapport de confiance me semble primordial. Mais pour que la photo soit vraiment réussie, il faut non seulement prendre, mais aussi surprendre le modèle, lui révéler un secret de lui-même…

Portrait – © Clémence Losfeld

Dans le cas d’un portrait « volé », la bienveillance me semble avant tout primordiale, par respect pour le sujet. Dans le cas contraire, cela se ressentira quoiqu’il arrive dans la photo, elle sera sans âme. Un portrait réussi doit dégager quelque chose « qui parle », la photo n’est plus un objet muet, mais le résultat d’une discussion palpable.

La photographie est un médium extraordinaire pour créer du lien avec l’autre. Malheureusement, avec l’hyper connectivité, les gens ont aujourd’hui de plus en plus peur et veulent à tout prix contrôler leur image, ce qui parfois complique notre démarche.

En tant que photographe freelance, comment concilies-tu ton travail photographique professionnel et tes projets personnels ?

C’est là tout l’avantage et le désavantage d’être freelance. Nous avons parfois beaucoup de temps et parfois pas du tout.

Vue sur Mère – © Clémence Losfeld

Aussi, il faut être flexible et savoir s’organiser afin d’utiliser à bien ce temps libre si précieux et éviter de procrastiner. Il faut se booster moralement tous les jours et avoir la niaque. C’est un travail de longue haleine.

Tu as débuté il y a quelques années la série “l’élément du décor”, dans laquelle tu questionnes les fonctions préétablies de nos intérieurs à l’aide d’autoportraits contorsionnés. D’où t’est venue cette idée de série ?

Bonne question ! Là sont la magie et le mystère de l’imagination.

Les idées surgissent parfois d’un « nul part » de l’intérieur de la caboche. C’est une zone qui n’est pas réglementée.

L’élément du décor – © Clémence Losfeld

Pour tenter de répondre : le fait de ne pas m’enfermer dans une case en tant que photographe reporter ou portraitiste par exemple a pour conséquence de laisser mon esprit ouvert à toute idée. J’aime me laisser surprendre. Mon cerveau ne s’arrête jamais. Je cherche, tout le temps… Alors, pourquoi ne pas visiter mon lave-vaisselle ou voir à quoi ressemble l’intérieur de mon lavabo, des lieux inexplorés jusqu’alors ?

L’élément du décor – © Clémence Losfeld

Est-ce que cette série est un défi – une sorte de performance – ou cherches-tu à faire passer un message, un questionnement ?

Oui je pense que c’est une sorte d’exploration performative, où le corps et le décor ne font plus qu’un. Un challenge, une manière de découvrir son corps et ses limites en même temps que l’on découvre autrement notre « intérieur ».

Chacun interprète le sens de cette série comme bon lui semble. C’est important de laisser à chacun la possibilité d’imaginer ce qu’il souhaite.

L’élément du décor – © Clémence Losfeld

Pour ma part, je pars du principe que tout peut-être, toujours, à redécouvrir, à réinvestir, même son armoire ou son frigo….

C’est une manière absurde et poétique de questionner le rapport intime que l’on entretient avec soi-même et son logis. La façon que l’on a de l’habiter au sens propre et figuré.

Au moment du confinement, tu t’es replongée dans cette série avec de nouvelles photos. Est-ce que sa signification a changé au fil du temps ?

Je poursuis cette série depuis déjà un certain temps. Avant, pendant et encore maintenant après le confinement, et je pense continuer jusqu’à ne plus pouvoir me contorsionner. L’air de rien, c’est très physique !

L’élément – © Clémence Losfeld

Mais je pense que ce travail a pris tout son sens pendant la période de confinement ou chacun a dû rester chez soi, scindé, par force, à ses mètres carrés et son mobilier !

L’élément du décor – © Clémence Losfeld

Quelles sont tes inspirations artistiques ?

Je ne pense pas être consciemment influencée par le travail d’untel ou d’untel, mais bien inconsciemment par mon vécu et ses multiples expériences.

Mes études (école de théâtre et FAC de sociologie) ainsi que mon intérêt pour l’actualité et différentes formes d’art (cinéma, théâtre, danse, musique, etc.) ont forcément un impact direct dans mon approche artistique.

Quel matériel photo utilises-tu ?

J’ai commencé avec de tous petits compacts faciles à emporter partout, facilitant les mouvements et la proximité avec les gens, que ce soit physiquement et dans le cadrage. Puis, me professionnalisant, ma pratique a un peu évolué. Aujourd’hui je shoote essentiellement avec un EOS 5D Mark IV de chez Canon.

Quels sont tes futurs projets ?

Ils sont pluriels, créatifs et pas seulement en photo. L’amour des mots ne m’a jamais quitté, l’amour des mots, des jeux de mots, de la poésie qui s’en dégage. Depuis déjà un certain temps, je sévis sur Instagram sous le pseudo de La Dactylo, et étends mon champ d’action lexical et social au street art en faisant des pochoirs dans les rues de Paris et d’ailleurs… Ça m’éclate !

Pour le reste, côté photo, je travaille dur, tous azimuts, et suis naturellement ouverte à tout nouveau challenge !

Le mot de la fin ?

L’important c’est de « faire », quoi qu’il arrive. Rester au possible mobile dans sa tête et dans ses actes. Aux aguets, toujours aux aguets. Pour qu’il y ait un clic, il faut souvent un déclic… Et inversement !


Merci à Clémence pour ses réponses. Vous pouvez retrouver ses photos sur son site internet, sur Instagram et sur son espace Hans Lucas.

Vous pouvez également voter Clémence Losfeld dans le cadre des Zooms du Salon de la Photo.