Homme des neiges s’il en est, Christophe Jacrot a fait siens les intempéries qui chahutent les quatre coins de notre planète. A l’occasion de la sortie (jeudi 10 octobre) de son dernier ouvrage – Neiges – aux éditions h’Artpon, Phototrend revient avec lui sur les étapes de son itinéraire photographique.

Hokkaido – © Christophe Jacrot

Né en 1960, Christophe Jacrot prend pied dans le monde de l’image par la réalisation de plusieurs court-métrages dont Lifting et Soutien de Famille, tous deux lauréats de plusieurs prix de festivals internationaux. De cet héritage cinématographique, le français tire sans doute quelques-uns des éléments constitutifs de son travail : une esthétique millimétrée, marquée par un plan général où l’Homme n’est souvent qu’une tâche dans un environnement ouvert à la toutes les projections. Plongés dans une lumière diffuse, parfois artificielle, les sujets de Christophe Jacrot semblent avoir été placés là à dessein ; comme prisonniers d’un tournage aux allures de fin du monde. « Ma recherche est avant tout formelle, liée au plaisir simple, charnel, de faire des images. Ainsi, comme un paysan de la photo, je « laboure » un endroit que j’ai choisi parce qu’il m’inspire », écrit-il en introduction de son dernier ouvrage.

Groenland – © Christophe Jacrot

Curieuse approche que d’embrasser ce que tout bon écolier apprend à craindre. La pluie, le froid, le vent, la neige, sont pourtant devenus les objets d’une quête insatiable pour le photographe. Lorsqu’en 2007, après une formation de photojournaliste, Christophe Jacrot se voit confier un reportage sur Paris pour un guide touristique, il ne se doute pas que ce printemps sera l’un des plus pluvieux de la capitale. Prenant le contrepied de sa commande initiale il réalise une série qui donnera lieu à son premier livre, Paris sous la pluie. Convaincu de l’intérêt de travailler dans ces conditions si peu usuelles pour la photographie, il poursuit ses réalisations à Hong Kong ou St Petersbourg.

« comme un paysan de la photo, je « laboure » un endroit que j’ai choisi parce qu’il m’inspire ».

Vercors – © Christophe Jacrot

Au fil des séries son travail évolue, l’urbain se place de manière progressive en marge de ses clichés. Ses images deviennent plus épurées. L’encombrement des mégalopoles laisse place à quelques ilots d’humanité dispersés. Fin 2017 Christophe Jacrot se rend à Norilsk pour 9 jours. « J’ai eu le sentiment de débarquer sur une autre planète » nous raconte-t-il. « Il ne faisait pas si froid, -10°c, pour un endroit où la température peut atteindre -40°c, mais le vent était terrible. Ma femme a été plaquée contre un mur, j’ai dû m’agenouiller pour ne pas tomber. Je n’avais jamais vécu ça. » De cette ville de 170 000 âmes située aux confins de la Sibérie Christophe Jacrot ramènera quelques-unes des photographies présentées dans Neiges. Enigmatiques, ces prises de vue témoignent d’un face à face constant entre l’Homme et les éléments.

Plus récemment, c’est en Géorgie que Christophe Jacrot s’attèle à immortaliser cet hiver que Louis Edmond Amelin, géographe et écrivain québécois, définissait si justement comme tout à la fois « une saison, un espace et une émotion ». Si sa démarche ne s’ancre pas dans une logique documentaire, le français n’en reste pas moins attentif aux conditions de vie des populations de cette région du nord-ouest de la Géorgie qu’est la Svanétie. « Ce territoire est aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO mais la modernité a entamé son processus de transformation (…) deux hôtels tout confort sont déjà sortis de terre là où il n’y avait jusqu’à très récemment que des activités rurales » déplore-t-il.

En faisant le choix d’accorder Neiges au pluriel, l’auteur ne s’y est pas trompé : l’ensemble de ces images atteste d’une nature propre et changeante de la neige. Si cette dernière gomme toute forme de pollution visuelle et offre aux paysages de Christophe Jacrot une profonde plénitude, elle s’impose tout autant par sa violence et bouleverse les rouages de nos mécaniques urbaines. Le traitement photographique choisi pour ces deux contextes, pleine ville d’un côté et périphérie profonde de l’autre, atteste du caractère illusoire des constructions, abris et signalétiques bâtis par l’Homme. Sous la neige, la ville semble moquée, contredite dans ses velléités de vitesse.

Vercors – © Christophe Jacrot

Depuis sa série islandaise, Snjor, ayant, elle aussi, fait l’objet d’une publication aux édition h’Artpon, Christophe Jacrot reconnait le caractère paysagiste de son travail. Eloignée d’une approche sociologique ou historique comparable à celle de la DATAR ou de France(s) territoire liquide, ses clichés participent d’une forme de sublimation de l’élément naturel, à rebours des réflexions de la photographie contemporaine sur le paysage ordinaire. Le paysage est au contraire investi en ce qu’il relève de l’extra-ordinaire, de l’insolite, de l’original ou du singulier. L’environnement coutumier passe au second plan et laisse place à un sujet qui se « dégage de son horizon flou pour apparaitre comme une unité visuelle de premier plan » (Bruce Bégout). La recherche de l’intempérie complète cette approche est ajoute à celle-ci un caractère évènementiel, impromptu. L’image est réalisée, plus encore que captée.

Quatrième ouvrage chez h’Artpon

Fondée en 2011 par Caroline Perreau, la maison h’Artpon peut déjà se prévaloir de trois publications consacrées à Christophe Jacrot. Ce qui distingue Neiges de ces précédents ouvrages ? « Tout » nous répond le photographe. Le choix d’un format à la française offre une respiration aux images et contrecarre l’horizontalité coutumière de la photographie de paysage. Une approche multi-pays (son précédent livre était consacré à l’Islande) structure le livre en quelques 17 étapes. Le choix d’un papier couché offre aux images de superbes couleurs aux contrastes marqués. Si l’editing de cet opus de près de 208 pages aurait sans doute pu être plus resserré et l’approche du photographe approfondie, Neiges reste une réalisation de très belle facture et ne manquera pas de susciter l’intérêt d’un large public.

A noter :  la sortie de Neiges sera accompagnée d’une exposition éponyme à la Galerie de l’Europe (du 26 novembre au 4 janvier 2019). Une quinzaine de clichés figurant dans le livre seront présentés en grand format (60 x 90 cm et 70 x 120 cm), tirages jet d’encre / fine art limités à 10 ou 12 exemplaires.

Le livre Neiges de Christophe Jacrot est disponible sur le site des Editions h’Artpon ainsi qu’à la Fnac au tarif de 65€. Une édition collector est proposée au prix de 250 € : 100 exemplaires numérotés de 1 à 100 (tirage de tête) accompagnés d’un tirage d’artiste format 49×62 cm signé par le photographe, à choisir parmi 5 images sur le site du photographe.