À l’occasion du CP+ 2019 au Japon, nous avons rencontré Kazuto Yamaki, PDG de Sigma, pour nous parler de la nouvelle monture L qu’il partage avec Panasonic et Leica suite à leur partenariat.  Cet évènement fort dans le domaine de la photographie marque un nouveau tournant pour le constructeur, mais aussi pour le secteur des appareils photo hybrides plein format.

Nous avons voulu en savoir plus sur la vision de Sigma sur la Monture L, sur la compatibilité des produits, mais discutons également du 60-600mm, du prochain boîtier hybride plein format de Sigma et de l’entreprise Sigma. Voici notre entretien.

Kazuto Yamaki, PDG de Sigma Corp.

2019 est une année clé pour Sigma avec la « L-Mount Alliance ». Sigma entre-elle dans une nouvelle ère ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Oui. Nous espérons un nouveau succès avec cette monture L. Notre mission est de fabriquer des produits de haute qualité pour les consommateurs. Qu’il s’agisse de la monture L ou pas, ce que nous devons faire pour le consommateur ne change pas. Nous avons décidé de travailler ensemble avec Panasonic et Leica pour le bénéfice du client. Du point de vue du consommateur, il ne voudrait pas choisir un appareil unique avec une seule monture. Peut-être que c’est plus simple pour le client de choisir notre appareil si nous travaillons ensemble avec Panasonic et Leica, car il aura plusieurs choix autour d’un même système, une même monture. Au lieu de faire notre propre monture, ce partenariat avec Panasonic et Leica devrait offrir un meilleur choix pour le client. C’est pour cela que nous avons décidé de travailler ensemble.

Aujourd’hui, vous annoncez 11 nouveaux objectifs à focales fixes en monture L, du 14 au 135 mm. Tous les objectifs proviennent de la gamme historique pour reflex plein format en série Art, également disponibles pour la monture Sony E depuis l’an dernier. Quels ont été les défis pour adapter ces objectifs à la monture Sony E puis la L ?

Les 11 nouvelles optiques Sigma monture L

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : La partie la plus difficile n’est pas dans le domaine optique ou mécanique, mais dans le firmware, le logiciel à l’intérieur de l’objectif. Le système autofocus est différent entre un appareil photo reflex et un mirrorless (hybride) et les objectifs ne sont pas conçus pour les hybrides. Nos ingénieurs ont dû travailler dur pour concevoir un système autofocus doux pour hybride. Nous avons développé un nouveau firmware et cela a pris environ 1 an. C’est cela qui a été le plus gros défi pour adapter ces objectifs.

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Comme nous sommes actuellement au CP+ au Japon, nous aimerions connaître la perception actuelle de Sigma au Japon. Existe-t-il des produits plus populaires ici qu’en Europe, par exemple ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Les Japonais sont très conservateurs, peut-être comme les Francais ou les Anglais. Cela prend beaucoup de temps pour être accepté comme marque. Je pense que notre perception de marque s’améliore continuellement depuis ces 6 ou 7 dernières années, après avoir lancé nos objectifs de la série Art, mais comparé à d’autres marchés, le processus est encore lent au Japon. Aux États-Unis, le marché est plus rapide, les consommateurs acceptent plus facilement les nouveaux produits. Par exemple, Honda et Toyota, des marques japonaises, ont d’abord rencontré un grand succès aux États-Unis, puis sur d’autres marchés. Donc les États-Unis ont une culture qui accepte les nouveaux arrivants, mais avec une bonne qualité. Mais je pense que de manière générale, y compris au Japon, notre image de marque s’améliore. Mais mon but pour Sigma est de devenir le meilleur dans l’industrie, mieux que d’autres entreprises et nous sommes toujours dans ce processus pour atteindre cet objectif.

Sigma 30mm F1.4 DC HSM | Art

En termes de produits, il y a quelques différences entre le Japon et l’Europe. Par exemple, au Japon, les objectifs de taille compacte sont très populaires, comme le Sigma ART 30mm F1.4 DC HSM pour reflex et hybrides qui est très populaire au Japon. Pour le reste, c’est assez proche. Ah si, les téléobjectifs sont également populaires au Japon, comme le 150-600mm ou bien encore le nouveau 60-600mm.

Le 60-600 mm f/5,5-6,3 DG OS HSM Sports a été présenté à la Photokina 2018, quels sont les retours du public ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Ils sont très bons : la réponse des consommateurs est très positive et d’ailleurs nous ne produisons pas assez vite pour répondre à la demande. Nous produisons donc à pleine capacité pour rattraper cela. Nos clients nous remontent une très haute qualité de 60mm à 600mm – toute la plage focale – avec une très bonne construction et un objectif qui n’est ni léger ni trop lourd et bien équilibré grâce à sa construction en magnésium. Pour le moment, il est donc très bien accepté par les utilisateurs.

60-600 mm f/5,5-6,3 DG OS HSM Sports

Sur votre stand au CP+, on ne peut pas passer à côté du nombre 78, pour 78 objectifs déjà compatibles avec la monture L grâce au nouvel adaptateur MC-21 (beaucoup plus si on compte les objectifs des autres fabricants). Étant donné que vous comptez dans ces 78 les lentilles avec des adaptateurs, quelle est votre définition de «compatible» ? Les performances avec adaptateur sont-elles suffisantes pour que vous puissiez faire cette déclaration ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Ah ! En fait, c’était mon idée. Ma première idée était de faire de tout ce mur [il nous montre un mur géant tout noir, NDLR] un grand signe 78, mais mon équipe m’a dit que ce n’était pas possible, donc j’ai abandonné et j’ai fait ce tableau sur le devant du stand.

L’adaptateur MC-21 pour objectifs Canon et Sigma en monture L

Pour revenir à la question, oui. C’est toujours en cours de développement, mais notre but est qu’il n’y ait pas de désavantage à utiliser l’adaptateur MC-21, car c’est notre système. Nous avons donc mis à jour le système L-Mount pour avoir de meilleures performances avec nos adaptateurs. La monture L existante, dans le passé, n’était pas suffisamment robuste, donc Sigma, Leica et Panasonic ont discuté afin de mettre à jour le firmware des appareils photo pour avoir une meilleure compatibilité avec les adapteurs pour monture L.

L’adaptateur MC-21 permet de monter des objectifs Canon EF et Sigma SA sur la monture L

Comme les adaptateurs pour la monture Nikon Z ou Canon RF [de Nikon et Canon, NDLR], je ne vois pas de perte de performances en les utilisant, en particulier le système R de Canon qui est très impressionnant. Avec nos objectifs Sigma munis d’un adaptateur, ce ne peut pas être mieux (rires), mais nous essayons de garder la même qualité.

« Sans compromis » est l’une des devises de Sigma. C’est drôle que Panasonic utilise les mêmes termes pour parler de ses Lumix S1 et S1R. On dirait vraiment que vous vous entendez très bien, n’est-ce pas ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : (rires) Je ne sais pas trop si c’est une phrase marketing. Peut-être est-ce juste une coïncidence ou peut-être que cela prouve que nous regardons dans la même direction et que nous sommes sur le même chemin.

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Nous savons que vous ne pouvez pas beaucoup parler du nouvel hybride plein format Sigma en monture L que vous êtes en train de développer, mais le développement va-t-il dans la direction souhaitée ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Pour être honnête, nous sommes un peu en retard, mais nous y travaillons dur.

À la Photokina, vous avez dit que vous offririez un voyage à Hawai à quiconque vendrait le super kit pour objectif f/2.8, y compris votre célèbre objectif 200-500mm f/2.8 (vendu plus de 18000€ tout de même). Est-ce que quelqu’un a réussi ce défi ?

A la Photokina, Kazuto Yamaki avait présenté ce super kit de 5 objectifs couvrant la page de 14mm à 500mm en f/2.8 et promettait un voyage paradisiaque à celui qui arriverait à assurer la vente, sur le ton de l’humour (ou pas ?)

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Vous avez une bonne mémoire ! Je m’attendais à ce que Monsieur Prové (PDG de Sigma France) y parvienne (rires). Peut-être cette année (rires).

Chez Phototrend, nous parlons de matériel photo, mais nous voulons aussi connaître les histoires des hommes et des femmes qu’il y’a derrière tout cela. Sigma est une entreprise familiale et vous dirigez l’entreprise après votre père depuis 2012. Comment perpétuez-vous la vision de votre père tout en vous adaptant au nouveau marché ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Je partage la même vision et philosophie que mon père. En fait, j’ai appris cette philosophie de mon père. Après avoir été diplômé de l’université, j’ai immédiatement travaillé pour Sigma. Quand mon père est décédé, je travaillais déjà pour Sigma depuis 21 ans, donc je comprenais parfaitement la philosophie de mon père.

En fait, il me disait déjà cela alors que je n’étais qu’un petit garçon donc je le comprends totalement. Même si le marché a changé, je ne fais qu’appliquer cette stratégie aux nouvelles circonstances et la philosophie de base est la même. En tant que société, notre priorité est de continuer à faire fonctionner la société pour protéger nos employés, leur travail, et rendre les consommateurs heureux tout en contribuant à la communauté, à la société et à la culture photographique. Voici la philosophie de base chez Sigma, qui est la même que celle de mon père.

Les usines Sigma sont situées à Aizu – l’usine d’optiques et votre nouvelle usine de magnésium. Qu’est-ce qui rend Aizu si spécial ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Je suis né et j’ai grandi ici [Kazuto montre le sol, nous sommes à Yokohama, proche de Tokyo, NDLR]. Heu, pas ici, mais je veux dire à Tokyo. Même avec mon point de vue, Aizu est un peu différent du reste du Japon. Ses habitants conservent toujours le très ancien état d’esprit japonais. Parfois, ils sont peut-être un peu trop conservateurs, mais ils entretiennent leur bel et ancien état d’esprit japonais : travailler dur, être très humble, ne pas trop parler et se focaliser sur ce qu’ils doivent faire. Cette mentalité est très différente du Japon moderne et cela fonctionne très bien pour la conception de produits de haute qualité comme chez Sigma.

À Aizu, c’est une campagne assez reculée et il n’y a pas beaucoup de grosses industries. En fait, il n’y en a que deux qui ont plus de 1000 employés : l’une est Sigma,  qui embauche 1600  personnes sur place. L’autre est Olympus, avec environ 2000 employés, je crois. Cette usine d’Olympus fabrique aussi des optiques, mais pas pour les appareils photo, pour les endoscopes. L’état d’esprit des gens à Aizu est très adéquat pour polir des lentilles.

C’est seulement les gens ? Rien sur la qualité de l’eau ou autre ?

Il y a longtemps, un de nos employés était de Aizu. Il a donc présenté Aizu à mon père pour le recrutement. Donc mon père est allé à Aizu pour recruter des jeunes, avant que nous déménagions à Aizu. Mon père voulait faire venir ces gens dans notre usine à Tokyo, mais à ce moment-là, les personnes de Aizu ont suggéré à mon père de construire une usine là-bas. Il a donc décidé de fabriquer l’usine là-bas, car il croyait que cela pouvait être plus simple de recruter des gens.

Mais il aimait aussi Aizu et a donc décidé d’agrandir l’usine. Je pense, une fois encore, que le plus important c’est la mentalité des gens. De nombreuses personnes disent que pour les usines d’optiques vous avez besoin d’eau de très bonne qualité, mais cela n’a pas d’importance avec la précision de l’objectif. Mais, le lieu où vous pouvez avoir de l’eau pur est à la montagne ou sur les collines. En hiver, il fait très froid et il y a beaucoup de neiges, donc les gens qui vivent dans ce genre d’endroits sont très robustes et travaillent dur, voilà tout. Une telle mentalité est très bonne pour un fabricant d’optiques.

Yamaki-san, quels sont vos deux objectifs préférés ?

Kazuto Yamaki, CEO de Sigma : Si je peux en choisir deux, je dirais le 35 mm f/1.4 série Art ! C’est le premier objectif de la gamme ART. J’aime personnellement cet objectif. Si nous avions échoué avec cet objectif, nous ne pourrions probablement pas survivre dans l’industrie. C’était un grand risque pour nous de changer et d’exister avec cette nouvelle série, mais ce fut un véritable succès qui nous permet d’être confiants pour la suite. Donc le 35mm est un produit mémorable pour moi, pour nous. Le second objectif c’est le 18-35mm f/1.8 est un objectif vraiment unique que personne d’autre n’a, donc j’aime cet objectif.


Arigatō gozaimasu (merci beaucoup) à Kazuto Yamaki d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Merci également à Baudouin Prové, PDG de Sigma et son équipe, d’avoir organisé cette rencontre.