À l’occasion du Salon de la photo 2018, nous avons rencontré le photographe Julien Mignot venu pour raconter son histoire lors des Grandes Rencontres du salon. Il nous explique comment se déroule une séance photo lors du Festival de Cannes, les aléas des shooting avec des célébrités qui contrôlent leur image et nous parle de son projet Screenlove. Place à l’interview.

Comment avez-vous commencé la photographie ?

Quand j’étais petit, j’avais ce côté voyeur, j’aimais savoir ce qu’il se passait chez les autres. Plus tard, je me suis amusé à pirater la mairie de ma ville pour pouvoir être sur les listes et assister aux défilés de mode. Une fois dans les coulisses, je prenais des photos et c’est comme cela que j’ai pu faire mes premières photos de mode. Puis je suis allé chez le magazine féminin Elle pour les montrer, au culot je suis allé dans le bureau de la directrice artistique qui a dû me prendre pour le stagiaire et n’a pas compris immédiatement ce que je faisais là. Je lui ai donc montré mes photos et c’est comme cela que j’ai été repéré et que j’ai pu commencer mon métier.

« Je me suis amusé à pirater la mairie de ma ville pour pouvoir être sur les listes et assister aux défilés de mode ».

Qu’est-ce qui vous anime dans la photographie ?

C’est vraiment de pouvoir passer d’un univers à l’autre sans arrêt, du Festival de Cannes aux migrants de La Chapelle par exemple. J’aime aussi pouvoir rencontrer toujours de nouvelles personnes et j’utilise la photographie pour connaître des gens, connaître leur histoire.

© Julien Mignot

Où trouvez-vous l’inspiration ?

Je la trouve dans les gens que je rencontre et qui m’inspirent. Mais aussi je ne m’arrête pas à un style, je ne me dis pas « super j’ai trouvé une bonne recette pour faire des photos réussies alors je l’applique partout », non. J’aime être en danger et devoir trouver une solution sur le moment, me remettre constamment au défi. J’essaye aussi de varier les sujets et c’est inspirant d’avoir quelque chose de neuf à photographier, ne pas toujours faire la même chose.

« J’ai surtout bien fait de ne pas écouter le conseil de suivre une voie précise, cela me permet de rassasier une forme de curiosité et d’inspiration. »

Comment expliquez-vous votre succès ?

Je pense que déjà ma notoriété sur les réseaux sociaux (@julien_mignot) tient à plusieurs choses, des rencontres, des expositions et surtout d’autres comptes imposants comme Xavier Dolan qui a reposté la photo que j’ai faite de lui : cela m’a donné 1 000 abonnés d’un coup. Après, le fait de travailler pour la presse joue un rôle, lorsque vous êtes publié par le NY Times cela vous accrédite comme étant un photographe de qualité. Et c’est pour cela que je cultive différents réseaux, je peux travailler pour Hermès ou Chanel et au final tout se nourrit un peu mutuellement. Je pense que j’ai surtout bien fait de ne pas écouter le conseil de suivre une voie précise, cela me permet de rassasier une forme de curiosité et d’inspiration. Je pense que je dois ma notoriété à ce choix.

Quel est votre meilleur souvenir d’un shooting photo ?

Cela fait 10 ans que je photographie la Philharmonie de Paris. Je ne suis pas du tout musicophile au point d’être pointu en classique, mais je me rappelle d’un concert de Claudio Abbado qui dirigeait l’orchestre de Lucerne, d’une symphonie que je ne connaissais pas et qui m’a parue limpide et belle et c’était juste génial de pouvoir être là, à cet endroit.

Après bien sûr il y a mille autres moments fantastiques comme ma rencontre avec Xavier Dolan qui était un peu inattendu. Je devais prendre une photo de lui, j’en ai pris qu’une seule et il pensait que ce n’était pas possible que je puisse avoir du premier coup une bonne photo, il m’a alors demandé s’il pouvait voir la photo en question, mais je n’ai pas pour habitude de montrer mes photos. Il m’a alors dit « si tu me montres cette photo et qu’elle me plait, je viens avec toi pour t’accorder plus de temps et faire un vrai shooting ». La photo lui a plu alors on a pu faire un vrai shooting ensemble et discuter un peu des films.

Être photographe pour le Festival de Cannes, est-ce bien perçu dans le monde de la photographie ?

Cela dépend de comment on le fait. Comme c’est un travail rattaché à la maison de Grazia et que là-bas ce sont des gens très pointus sur la culture, il y a une valorisation des images par ce prisme culturel qui accrédite non pas, de faire des paparazzades (des photos classiques de tapis rouges sans création), mais au contraire d’avoir trouvé une écriture à travers le portrait.

« Chez les portraitistes c’est un vrai Graal de pouvoir aller à Cannes. »

Chez les portraitistes c’est un vrai Graal de pouvoir aller à Cannes. Après il y a aussi le côté financier. Tout le monde sait dans la profession que les 70 portraits à faire lors du Festival de Cannes se vendront dès la sortie du film donc dès lors qu’on est distribué par une agence on s’assure d’un revenu récurrent durant l’année. Mais de manière générale c’est plutôt bien perçu de toucher à cet univers qui fait rêver.

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#cannes last year –

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Est-ce que vous avez carte blanche pour les photos de Cannes ?

Pour la partie reportage, je suis totalement libre, mais pour les couvertures on a quelques contraintes qui sont liées à la ligne éditoriale du magazine. C’est un féminin donc pour un évènement comme le Festival de Cannes, il nous faut du soleil, des paillettes et ça m’a beaucoup fait évoluer dans mon travail, car avant je n’avais pas l’habitude de faire cela, mais j’ai pu m’ouvrir à cette photographie plus « solaire ».

Si ce n’était pas votre style de photographie, pourquoi la rédaction a-t-elle décidé de vous faire confiance et de vous y envoyer ?

Parce que c’est rare de savoir faire à la fois du portrait et du reportage. Ce sont deux écritures différentes et nous sommes peu de photographes à maitriser les deux catégories. J’étais donc la bonne personne.

© Julien Mignot

« Une fois, j’ai dû me satisfaire de 45 secondes pour faire des photos, mais sinon la plupart du temps cela se passe bien. »

Vous avez fait face à quelques scènes cocasses avec certaines célébrités ?

La plupart du temps, les célébrités ont un emploi du temps très chargé donc on a peu de temps avec elles pour les photographier. Une fois, j’ai dû me satisfaire de 45 secondes pour faire des photos, mais sinon la plupart du temps cela se passe bien. En revanche, une fois avec l’actrice Isabelle Huppert nous avons eu du mal à nous mettre d’accord, car elle contrôle beaucoup son image. Elle sait quel était son meilleur profil et comment poser pour que la photo lui plaise, hors, ce n’était pas ce que je voulais faire. Elle avait du mal à me laisser faire. Mais la plupart du temps les shootings sont décidés en amont donc il n’y a pas de problème de ce genre.

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Dans un tout autre registre, vous avez aussi fait une série qui s’appelle ScreenLove, expliquez-nous pourquoi avoir choisi de faire ce sujet.

J’ai commencé par hasard en essayant de trouver une version contemporaine du voyeur d’Hitchcock de Fenêtre sur cours. Je voulais juste regarder l’intimité des gens et y trouver une forme de vérité. J’ai donc photographié des personnes sur des sites pornographiques parce que sur ce genre de site ce sont des gens du monde entier, avec des cultures différentes, des fantasmes différents. En photographie on a rarement accès à l’intimité des gens, une rencontre est fugace, la première fois on a du mal à se faire confiance, alors que dans ce cas-là il n’y a aucune barrière.

Ces personnes sont-elles au courant que vous les prenez en photo ?

Non, absolument pas, c’est pour cela que je fais des photos floues. Je m’applique pour qu’elles ne soient pas reconnaissables, le but étant d’en tirer son expression, l’atmosphère, une sensation et une histoire. Dès lors que la personne est reconnaissable, c’est préjudiciable parce que la personne ne souhaite pas forcément faire savoir qu’elle fréquente ce genre de site.

Un conseil pour un jeune photographe ?

De surtout aller à l’encontre des conseils qui revendiquent qu’il faut choisir un domaine. Il faut se faire un style, mais ne pas choisir un domaine. Surtout quand on commence la photographie, il ne faut jamais se brader. On a tendance à être impressionné quand un magazine veut publier notre photo, mais personne ne nous rappelle parce qu’il a vu notre crédit dans un magazine, donc il faut remplir au moins deux de ces trois critères suivants avant d’accepter un boulot : le critère financier, le critère du plaisir à réaliser ce boulot et le critère de la notoriété que cela apporte.

Il ne faut pas tout accepter sous prétexte que notre nom va apparaitre, en France avoir son nom sur la publication c’est une mention légale, ce n’est pas un honneur. Il faut être conscient que si son travail plait, c’est qu’il est de qualité et donc ne pas le brader.

Un grand merci à Julien Mignot pour avoir répondu à nos questions. Retrouvez l’ensemble de son travail sur son site internet et sur Instagram.