Photokina 2018. Cette année, les constructeurs Sigma, Leica et Panasonic ont annoncé officiellement la L-Mount Alliance, une alliance portant sur un nouveau système hybride utilisant la monture L de Leica. Après l’annonce de Sigma et notamment le développement d’un appareil photo hybride à capteur Foveon, nous avons rencontré Baudouin Prové, directeur général de Sigma France, pour en savoir un peu plus sur cette annonce et les nouveaux produits.

Sigma fabrique depuis longtemps des optiques pour différentes montures. Avec la L-Mount Alliance, Sigma s’allie à Panasonic et Leica pour une nouvelle monture. Qu’et-ce que cela va changer sur le marché ?

Baudouin Prové : il y a ce que cela va changer sur le marché, mais il faut aussi déjà remonter à la motivation côté Sigma de l’alliance. Je vous laisse le choix d’interroger les autres partenaires de l’alliance pour leurs propres motivations. Comme notre président l’a expliqué lors de la conférence de presse, la réflexion de départ chez Sigma n’est pas partie des optiques, puisque fabriquer des optiques sur des systèmes externes, on sait faire, c’est notre métier. La réflexion vient de nos boîtiers : Sigma est fabriquant de boîtier reflex depuis maintenant 26 ans et de reflex numériques depuis une bonne dizaine d’années, avec notamment une technologie qui nous est propre, la technologie de capture tri-couches de Foveon.

« La réflexion de départ chez Sigma n’est pas partie des optiques, mais bien de nos boîtiers. »

Sigma : Kazuto Yamaki; Leica : Andreas Kaufmann; Panasonic : Junichiro Kitagawa

La question se posait pour Sigma de développer des appareils avec un capteur Foveon plein format. Arrivant à cette conclusion et voyant le marché évoluer, cela devait se faire sous un format hybride et non reflex. À partir de là, garder la monture Sigma avec le petit artifice mécanique des SD Quattro – avancer la baïonnette dans le boîtier – était une solution possible, mais pas sur le long terme. Sigma en a donc conclu que pour développer des boîtiers plein format il fallait développer une nouvelle monture. C’est de là qu’est partie la chose.

Du côté de Panasonic, c’est une démarche, j’imagine, un peu similaire à la nôtre. Du côté de Leica, ils avaient la monture et l’opportunité de la répandre davantage. C’est donc une alliance, ce qu’on appelle en français une alliance objective – en plus il y a des objectifs (rires) – qui s’est mise en place. Pour nous, cela se matérialisera dans l’année 2019 par la sortie d’un ou plusieurs boîtiers Foveon plein format et bien sûr le développement de produits spécifiques à la monture L et le développement également, comme on l’a fait sur la monture Sony, de notre ligne ART 1.4 en version L. Il n’y a pas de roadmap précise qui a été établie.

Sigma a été historiquement « neutre » et fabriquait des optiques pour différentes montures. Est-ce que cette nouvelle alliance va remettre en cause cela ?

Baudouin Prové : pas du tout. Cela fait 25 ans qu’on a déjà notre propre monture, à côté du fait que nous développons pour des montures tierces, notamment Canon et Nikon. Le seul vrai changement c’est que l’on change de monture pour notre propre système, notre propre boîtier, et on la partage avec deux autres sociétés.

Est-ce que vous allez continuer à faire des optiques pour les autres montures, notamment mirrorrless ?

Baudouin Prové : Canon / Nikon ? Oui. En mirrorless notamment, mais il faut bien sûr qu’on ait le temps d’analyser le contenu de la monture Z et R. Mais il n’y a pas de raisons particulières qu’on ne développe pas de produits dans ce sens-là. Les produits spécifiques pour la monture L en mirrorless auront à ma connaissance vocation, tôt ou tard, à être disponibles pour la monture R ou Z. Le délai dépendra de questions beaucoup plus techniques. Fondamentalement, un produit qui sera développé pour la monture L aura les mêmes caractéristiques de base (en termes de tirage mécanique par exemple) que les montures R et Z. Après, c’est la partie électronique qu’il faudra travailler. Sur le délai, je ne peux pas vous répondre, mais sur le principe oui. Ils devraient aussi logiquement démarrer très vite pour Sony, puisque c’est une monture ouverte et que l’on pratique. Il n’y a pas de changement stratégique à ce niveau-là dans le core business de Sigma.

Depuis quand date ce projet d’alliance ?

Baudouin Prové : je répondrai avec une réponse japonaise. Je ne le sais pas, et même si je le sais je ne le dirais pas. Cela ne date pas d’hier matin et on imagine bien qu’un tel travail nécessite pas mal d’échanges et après on se met d’accord. J’imagine qu’il y a des étapes à franchir, mais je ne connais pas dans le détail le timing des choses.

Sigma a annoncé deux bagues d’adaptations vers la monture L, pouvez-vous en dire plus ?

Baudouin Prové : Sigma va mettre sur le marché deux bagues d’adaptation. Une bague d’adaptation, un peu à l’image de ce que font Canon et Nikon pour leur propriétaire EOS et F, qui convertira de SA (notre monture reflex) vers L, pour que nos possesseurs de boîtiers Sigma actuels puissent utiliser leurs objectifs actuels en monture Sigma sur la monture L. Nous allons également proposer une bague d’adaptation entre la monture Canon EF pour les objectifs Sigma monture Canon EF vers la monture L, à l’image de ce que l’on a fait un peu avec le MC11 Canon vers Sony E.

Les adaptateurs L Mount de Sigma

Avec l’agrégation de tout ce que fait Sigma ainsi que ce qu’ont annoncés les partenaires de l’alliance de leur côté, ou ce qu’ils ont déjà en portefeuille pour Leica, la monture L en fin d’année 2019 sera certainement pourvue d’une très belle panoplie de gammes optiques totalement dédiées ou via les convertisseurs.

Dans les objectifs dédiés, pour nous si c’est l’ensemble des focales fixes cela fait 10. Leica en a actuellement 6, Panasonic a annoncé 3 objectifs L. Rien que cela, cela fait déjà 19, et il y aura surement d’autres annonces chez les uns et les autres. Cela fera donc une très belle gamme L directe accompagnée d’une énorme gamme indirecte très vite.

Quand on voit la roadmap d’un Nikon qui mène à mi-2020 avec 8-9 optiques, nous – Sigma, Leica et Panasonic iront forcément plus vite.

Justement, en parlant de gamme indirecte, il n’y aura pas de convertisseur Nikon ?

Baudouin Prové : non, je crois qu’il est question de technique aujourd’hui qui fait que nous n’avons pas développé de MC11 à partir de monture Nikon et de la même façon, il y a une problématique technique particulière, notamment due à la commande mécanique de diaphragme. Il y a trop de complexité mécanique et « géographique » avec la monture Nikon.

La monture L sera-t-elle « ouverte » à d’autres fabricants optiques ?

Baudouin Prové : ce n’est pas une alliance fermée à double tour pour l’éternité. Mais ce n’est pas un système ouvert non plus. Il y a trois partenaires. Peut-être qu’un jour un quatrième viendra, mais il y viendra en accord avec les trois alliés d’aujourd’hui. Ce n’est pas une monture ouverte, ce n’est pas un consortium comme le micro 4/3 et ce n’est pas non plus comme Sony qui a dit ouvrir la monture à qui veut.

Sigma a annoncé le 40mm F1.4 DG HSM Art qui arrive entre deux optiques 35mm et 50mm. Pourquoi ce choix ?

Baudouin Prové : le 40mm est développé en gamme, mais a très clairement été conçu pour la gamme Ciné parce que c’est une focale ciné très traditionnelle et il faut l’avoir. Ce n’est pas indispensable, mais ça l’est presque et cela justifie la marque dans le monde du cinéma. On a une formule optique qui est là et est excellente, on a toutes les machines pour lui mettre une carrosserie photo, alors faisons-le.

Sigma 40mm F1.4 DG HSM Art

« la qualité optique de ce 40mm est stratosphérique : « Beyond the Art Line ». »

Il a été annoncé à l’IBC en version Ciné et est désormais aussi disponible en photo. L’intégralité de notre gamme Ciné est une gamme qui vient de la photo, à l’exception du 40mm F1.4 DG HSM Art qui a été conçu pour le cinéma et qui vient en photo. Cela reste une focale intéressante, c’est la plus proche de la diagonale du 24×36 et peut intéresser des gens qui pensent que le 35mm et un peu large et le 50mm un peu étroit. Et en plus, la qualité optique de ce 40mm est stratosphérique : « Beyond the Art Line » comme l’a dit notre CEO Kazuto Yamaki.

A qui se destine le nouveau SIGMA 60-600mm F4.5-6.3 DG OS HSM Sport ?

Baudouin Prové : cet objectif s’adresse aux personnes qui veulent s’équiper d’un produit avec la qualité presque équivalente du Sigma 150-600mm F5-6.3 DG OS HSM sport, mais avec un produit plus polyvalent : pouvoir, sans changer d’optique, en cas de besoin, passer d’un sujet lointain à un sujet proche, ce que ne permet pas un 150-600mm, où il faut changer d’optique ou avoir deux boîtiers en même temps.

SIGMA 60-600mm F4.5-6.3 DG OS HSM Sport

Là, si on prévoit d’être en longue focale, mais que pour une certaine raison, le sujet bouge, se rapproche, il y a un imprévu, on peut photographier un élément proche, voire même faire de la proxyphotographie puisqu’on peut descendre à une mise au point minimale de 60cm à 200mm. Il est donc très polyvalent.

Pour nous, la version Sigma 150-600mm F5-6.3 DG OS HSM Contemporary est pour les gens qui recherchent quelque chose de léger et pratique. Le 150-600mm Sport c’est la qualité au top à tous les niveaux, et le 60-600mm c’est la très haute qualité et la polyvalence. L’objectif est d’ailleurs 100g plus léger que le 150-600mm, car dans cet objectif on emploie du magnésium.

« On maîtrise désormais totalement la filière magnésium et j’imagine que l’on verra de plus en plus de magnésium dans nos produits. »

Le magnésium c’est quelque chose d’important chez Sigma : c’est un matériau particulier, difficile à manipuler, car instable par son processus. Nous avons donc investi et créé une unité de fabrication de magnésium à Aizu au Japon. Maintenant, on ne dépend plus, ni en termes de qualité ni en termes de prix, de sous-traitants. Le magnésium étant ce qu’il est, on avait parfois des difficultés à obtenir des pièces de la qualité que l’on voulait, ou lorsqu’on avait la qualité, on le payait très cher. On maîtrise désormais totalement la filière magnésium et j’imagine que l’on verra de plus en plus de magnésium dans nos produits pour remplacer l’aluminium et offrir un allégement de l’objectif.

Quand on parle de poids, on pense notamment à la série Art…

Baudouin Prové : oui, il y aura forcément plus de magnésium. Après, dans les focales fixes Art, ce qui pèse le plus, c’est l’optique. La structure mécanique d’un objectif Art n’est pas très lourde, sauf pour les zooms. On pourra donc gagner en poids principalement sur les zooms. On essaye de ne pas avoir d’oeillère sur les matériaux : on prend le plus adapté en termes de rigidité et de poids par rapport à la fonctionnalité nécessaire.

Le 60-600mm positionne très bien Sigma sur le zoom polyvalent ?

Baudouin Prové : historiquement, Sigma a été le pionnier des zooms à très longue focale. Il y a 20 ans, on avait deux produits : un 135-400mm et un 170-500mm auxquels ont succédé un 120-400mm, un 150-500mm et un 50-500mm. Ensuite sont apparus un 50-500mm stabilisé, puis un 150-500mm stabilisé. Ensuite est venue la génération 600, avec les 150-600mm Contemporary et Sport stabilisés. Nous sommes les premiers à avoir fait en même temps un lancement de deux produits dans des finitions et conceptions légèrement différentes. Maintenant, nous lançons le 60-600mm. On revient ainsi avec nos trois produits de même génération, mais cela fait 15-20 ans que nous avions trois objectifs zooms à 500mm chez Sigma. Donc nous avons la parenté de ce concept, même si entre-temps il y a eu d’autres acteurs qui s’y sont intéressés.

Vous avez aussi annoncé le 70-200mm f/2.8 Sport. C’est le troisième de la gamme de zooms f/2.8 Sport. Pourquoi avoir mis si longtemps pour sortir un 70-200mm Sport ?

Baudouin Prové : je n’ai pas la raison exacte. Depuis 5-6 ans, Sigma a quand même plutôt donné la priorité aux focales fixes. Dans les zooms, le 24-70mm n’a pas été le premier à sortir et à être remplacé, mais c’est vrai que cela a été un peu plus long.

« C’est une question de priorité, on ne peut pas tout faire en même temps. »

La gamme de zooms Sport Sigma

Peut-être que l’on estimait avoir dans ce genre de créneau déjà les produits qui répondaient à une demande satisfaisante alors que ce n’était pas le cas sur les focales fixes f/1.4. C’est une question de priorité, on ne peut pas tout faire en même temps. Maintenant, cela aurait pu être un petit peu plus rapide. Sigma a quand même sorti 8 optiques par an depuis 5 ans. On sort des optiques à un rythme très rapide et c’est vrai qu’il y a des priorités qui sont mises.

En termes de rapidité, la technologie Foveon a certaines limites. Comment Sigma va sortir un hybride plein format à la hauteur de la concurrence ?

Baudouin Prové : on ne peut pas vous répondre puisque nous n’avons pas d’informations sur cette génération de produits. Je ne sais pas du tout quelles seront les évolutions entre les générations SD Quattro et SD Quattro H et celle-ci. J’imagine, puisqu’il y a un changement de monture radical, qu’il ne s’agira pas d’une évolution, mais d’autre chose. Mais nous n’avons pas d’informations ni sur le capteur et sa sensibilité ni sur les évolutions en termes de vitesse de traitement du signal. Est-ce qu’il y aura un boîtier ou deux, est-ce qu’il y aura des complémentarités d’usage entre les deux ? Aucune idée, c’est rendez-vous en 2019.

Il y a au moins une chose qui est certaine : cette sortie d’un boîtier plein format Foveon montre que pour Sigma le principe de la technologie de capture directe de la couleur en verticalité demeure une vraie piste. La différence fondamentale est celle-là : les capteurs actuels Bayer créent la couleur par récupération d’informations horizontales alors que nous capturons – on ne la crée pas, on la capture – la couleur par saisie directe verticale.

« Sigma, Leica et Panasonic se sont alliés, mais ont trois visions différentes des choses. »

Sigma, Leica et Panasonic se sont alliés, mais ont trois visions différentes des choses. Leica c’est Leica. Panasonic a quand même un savoir-faire vidéo et électronique reconnu par tout le monde. Sigma est plutôt réputé pour des boîtiers pour les photographes exigeants en termes de fidélité à la réalité, d’images analogiques plus que numériques. Ce sont des positionnements très différents. Il y aura forcément des zones de recoupement, mais on ne les connait pas. Je le répète, l’approche de Sigma sur cette alliance n’est pas uniquement optique.

Qu’en est-il de la monture SA ?

Baudouin Prové : les objectifs que nous sortirons pour reflex à partir d’aujourd’hui existeront quand même en monture SA. Les acheteurs de boîtiers Sigma depuis des années ne seront pas pénalisés et nous n’arrêtons pas le développement de la monture SA. Les objectifs que nous allons sortir pour l’hybride ne seront pas réutilisables pour reflex. Mais nous soutiendrons la monture SA aussi longtemps qu’on le pourra.


Merci à Baudouin Prové de Sigma d’avoir répondu à nos questions. Vous pouvez lire nos articles sur la L-Mount Alliance et les nouveaux objectifs Sigma annoncés à la Photokina 2018.