La rentrée photo rime souvent avec sorties de matériel, parutions de livres, et surtout expositions et festivals ! Comme l’an dernier, nous sommes allés faire un tour aux Photaumnales, un festival photo bien implanté en Picardie qui débute courant septembre. Cette année, pour sa 15ème édition consécutive, les Photaumnales mettent à l’honneur les relations entre photographie et mémoire à travers une myriade d’époques, de lieux et d’approches documentaires et artistiques différentes portées par 28 photographes français et étrangers.

Ce samedi 15 septembre, Phototrend a participé à l’inauguration du festival au Quadrilatère de Beauvais et à l’espace culturel Séraphine Louis de Clermont-de-l’Oise. En voici nos impressions.

© Photo : Laurène Becquart

Découvrir « Où loge la mémoire »

Le festival des Photaumnales, porté par l’association Diaphane fondée en 1991, s’appuie avant tout sur une démarche d’ouverture et de découverte du monde de l’image en France et à l’étranger. Il met en commun des photographes et artistes venus de différents horizons autour d’un même thème, mais exposés pour l’occasion en plusieurs lieux disséminés sur le territoire nord du pays, à Beauvais, Chantilly, Noyon, Amiens ou encore Douchy-les-Mines.

En cette année de commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, ce sont 28 photographes qui présentent leurs interrogations et interprétations de la mémoire, de sa relation avec la photographie, de notre rapport, personnel et/ou collectif, avec elle. « Explorer la mémoire, c’est faire une traversée dans l’histoire, dans les stigmates, les traces du temps », énumère Frédéric Boucher, le co-fondateur de Diaphane, « mais c’est aussi questionner la valeur des images, à quoi servent-elles, quel sens leur donner ? »

© Photo : Laurène Becquart – « Les Soupirants / Chemins sur feuille d’être » par Cléa Coudsi et Eric Herbin

Car la mémoire s’inscrit tout autant dans l’Histoire (avec un grand H), dans celle des champs de bataille, des tranchées de la Grande Guerre, des cris de Mai 68 et des combats pour l’indépendance ; que dans les histoires singulières des lieux et des individus qui la font.

La mémoire se forme aussi le long des lignes des paysages, naturels, humanisés, standardisés, abandonnés, et détruits. Elle se niche dans toute une géographie, dans ces mondes et ces sociétés qui évoluent avec le temps, changent et disparaissent, en France, en Lituanie, à Taïwan, au Québec… Et parfois, la mémoire finit par s’envoler avec les derniers souvenirs, chez celles et ceux qui ne nous reconnaissent plus.

© Photo : Laurène Becquart – « Concrete Jungle » par Hélène Marcoz

Entre éducation et psychiatrie, une mémoire des lieux fermés, à l’espace culturel Séraphine Louis

Cette année, à l’espace Séraphine Louis, les expositions présentes résonnent avec les murs du lieu. Car ce vieil immeuble étant l’ancien siège de direction d’une prison du XVIIème siècle, il semble faire écho aux séries photographiques des 2 photographes exposés, Almond Chu et Arnaud Chambon, qui ont levé le voile sur des lieux abandonnés ou complètement hermétiques.

Originaire de Hong-Kong, Almond Chu s’est intéressé, lors d’une résidence sur le territoire de Clermont-de-l’Oise, aux bâtiments désaffectés de l’ancien collège Fernel, inoccupé depuis 2004. Captivé par ces murs de béton décrépis, ces salles de classes silencieuses, et ces grandes fenêtres, couloirs et portes rigoureusement symétriques, il a eu l’impression de faire un saut dans le temps. Les photos parlent d’elles-mêmes : des rideaux encore tirés, des papiers jonchant le sol, c’est comme si les collégiens avaient quitté les lieux hier. Mais Almond Chu n’y a pas seulement capté des traces de moments passés, il a vu dans ce bâtiment désert, construit à la fin des années 1930 dans un style « paquebot » selon les préceptes du Bauhaus et de Le Corbusier, une « confluence des civilisations », une connexion entre l’Ouest et l’Est. Car les architectes du Bauhaus et Le Corbusier n’ont rien inventé : « fascinés par la beauté de la villa impériale Katsura, près de Kyoto au Japon, ils se sont énormément inspirés de sa structure, de sa géométrie stricte », nous explique Almond Chu.

© Photo : Laurène Becquart – « Le collège Fernel » par Almond Chu

© Photo : Laurène Becquart – « Le collège Fernel » par Almond Chu

C’est une autre ambiance que l’on palpe au dernier étage de l’espace Séraphine Louis, moins silencieuse, bien plus vivante, mais pas forcément moins confinée. En passant 5 mois en immersion totale dans l’unité psychiatrique du CHI de Clermont-de-l’Oise, Arnaud Chambon a pu faire face à ses propres réflexions et à celles des patients, et a pu établir de véritables relations de confiance avec eux. Il nous donne à voir des photos inédites, d’un lieu habituellement coupé d’accès même aux familles. En discutant avec des plusieurs enfants, il les a encouragés à prendre eux-mêmes l’appareil photo et à expérimenter. L’exposition mélange ainsi les photos d’Arnaud Chambon, des bâtiments froids, des salles cliniques fermées, avec les clichés, autoportraits, images quotidiennes, riches de vie, de mouvement, de couleurs, des jeunes patients. Elle semble opposer cette expression forte de liberté, d’envies, de pensées explorées par les enfants au monde, plus adulte, de l’ordre, du confinement. Comme le conclut si bien Arnaud Chambon, « c’est à la fois une réflexion sur l’enfermement, celui du monde d’aujourd’hui, celui de la photographie aussi, jusqu’à une expression pour se libérer, libérer son corps, et suivre ses désirs ».

© Photo : Laurène Becquart – « Contre ! » par Arnaud Chambon

© Photo : Laurène Becquart – « Contre ! » par Arnaud Chambon et les enfants du CHI de Clermont

© Photo : Laurène Becquart – « Contre ! » par Arnaud Chambon et les enfants du CHI de Clermont

Des souvenirs individuels à la mémoire collective, au Quadrilatère

Pour l’occasion, le grand espace du Quadrilatère abrite les oeuvres et séries de 18 photographes qui dévoilent, à leur façon, où peut se loger la mémoire. L’exposition générale se divise ainsi en 5 parties, chacune d’elle recouvrant un aspect singulier de la thématique de la mémoire.

On entame la visite avec les « Eclats du siècle – Mouvements et tourments du XXème siècle » qui se consacrent aux conflits et espoirs du siècle passé, notamment les manifestations de 68 avec Claude Dityvon ou encore l’Allemagne de la RDA avec Sophie Bergemann. La série « Tourisme de la désolation » réalisée par Ambroise Tézenas semble clore ce chapitre en laissant en suspens la question de la commémoration : que restent-ils des horreurs du passé, des traces des tragédies humaines, des ombres de cette souffrance ou cette misère vécue par beaucoup, quand on se promène dans ces lieux aujourd’hui standardisés, mis en tourisme, et finalement devenus méconnaissables. Une réflexion sur le « dark tourism » (pratique touristique impliquant de visiter les lieux des tragédies et des guerres), qui fait le lien avec la partie suivante.

© Photo : Laurène Becquart – « Tourisme de la désolation » par Ambroise Tézenas

Avec « La Grande Guerre revisitée – Monuments, traces et fantômes de la Grande Guerre », c’est ce conflit d’envergure mondiale, aux 10 millions de morts et aux 3 millions d’hectares détruits, qui couvre les murs. On retient surtout les champs de bataille meurtriers remodelés en paysages bouleversés, aux stigmates parfois encore visibles, à travers l’objectif de Jean-Pierre Gilson, de Sophie Zénon ou encore de Susan Trangmar. L’une des séries les plus marquantes reste celle de Cléa Coudsi et Eric Herbin qui ont cherché à représenter « ce sentiment d’espoir de paix, certes très fragile, mais aussi très présent même à cette époque sombre ». Avec leurs « Soupirants » ils ont gravé au laser sur des feuilles d’arbre ramassées tout autour de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, des textes écrits par des poilus dénichés dans les archives du musée ou encore des portraits d’individus, notamment des jardiniers, qu’ils ont pu croiser au détour de leurs promenades à l’Historial.

© Photo : Laurène Becquart – « Pour Vivre ici » par Sophie Zénon

Puis, c’est « La Mémoire instituée 1958-2018 » que l’on découvre à travers notamment d’innombrables anciennes couvertures du magazine Paris-Match, ou encore les coulisses du pouvoir politique avec la série « Accès réservé » de Céline Clanet où les logements de fonction d’anciens préfets de l’époque, restés en l’état, jouent le rôle de témoin de la mémoire étatique, celle du pouvoir, qu’on ne voit pas.

© Photo : Laurène Becquart – Unes de Paris-Match (archives)

Avec la partie « Âme qui vive – La mémoire et la pierre », on explore la mémoire des paysages : parfois urbains avec les « Fragments et Trans » du photographe québécois Serge Clément ; parfois naturels avec l’incroyable vidéo d’Hélène Marcoz ayant filmé un paysage pendant un an avec l’exact même cadrage ; ou encore mis en scène avec l’étonnante exposition diptytique des zoos d’Emilie Vialet et des quartiers de Val d’Europe autour de Disneyland de Christoph Sillem.

© Photo : Laurène Becquart – Les zoos par Emilie Vialet dans la série en diptyque « L’enfer me ment » avec Christoph Sillem

Enfin, la dernière partie, « Loin d’ici – Mémoires d’ailleurs », est dédiée aux travaux de photographes étrangers tels que les portraits que le taïwanais Li Sung Hua prend de sa mobylette lors de tournées de facteur tout autour de la ville de Tainan. On se plonge aussi dans les photos sensibles et nostalgiques de Tadas Kazakevicius sur sa Lituanie rurale, traditionnelle, qui risque bientôt de n’être plus qu’un souvenir.

© Photo : Laurène Becquart – « Soon to be Gone » par Tadas Kazakevicius

© Photo : Laurène Becquart – « A Postman Diary » par Li Sung Hua

A ne pas manquer surtout, avant la fin de l’exposition, la très belle série de la photographe-plasticienne Laetitia d’Aboville, « Alors j’y vais exprès pour tondre les noix ». Touchante et intimiste dans la forme et le fond, cette suite de portraits, tous représentant son grand-père de dos, fondus dans un environnement apaisant, semble nous inviter à nous interroger sur nous-mêmes, notre mémoire, celles de nos proches… et le risque qu’il y a de la perdre, de les perdre, de nous perdre dans un monde surabondant d’informations où la force de l’oubli peut être la clé de la préservation de la mémoire.

© Photo : Laurène Becquart – « Alors j’y vais exprès pour tondre les noix » par Laetitia d’Aboville

© Photo : Laurène Becquart – « Alors j’y vais exprès pour tondre les noix » par Laetitia d’Aboville

Infos pratiques
15ème édition Les Photaumnales 2018
« Où loge la mémoire »
15 septembre – 31 décembre 2018
Beauvais et Hauts-de-France
Plus d’informations sur www.photaumnales.fr et sur www.diaphane.org