Anthropologue et photographe, Martine Franck est une figure incontournable de la photographie européenne du XXe siècle. Souvent dans l’ombre de son mari, le photographe français Henri Cartier-Bresson, elle s’est engagée pour les peuples opprimés du monde et les pauvres déçus du développement de l’Occident. Portrait d’une grande photographe qui a réussi à s’affirmer sur la scène photographique avec ses propres armes et ses émotions.

Martine Franck

Bibliothèque de Clamart, Hauts de Seine, 1965 © Martine Franck

La découverte par le voyage

Née à Anvers en Belgique en 1938, la photographe Martine Franck est issue d’une famille aisée. Son père, Louis Franck, est un joueur de hockey professionnel, un marin, un banquier et un collectionneur d’art. Ce sportif professionnel a représenté la Belgique aux Jeux olympiques d’été de 1948 pour l’épreuve de la voile. Il a également gagné deux médailles au Championnat d’Europe de hockey sur glace en 1924 et 1927.

Martine Franck

Un bond de foi sur l’île de Tory au large de la côte nord-ouest du comté de Donegal, Irlande, 1995 © Martine Franck

Martine Franck a grandi aux États-Unis et en Angleterre. Elle choisit ensuite l’histoire de l’art à l’université complutense de Madrid avant d’entrer à l’école du Louvre à Paris. Au lieu de poursuivre ses études à la Sorbonne pour devenir une érudite, elle préfère se lancer dans un long voyage autour du monde. Après l’obtention de son visa pour la Chine, son cousin lui prête son Leica pour qu’elle rapporte des images de ce pays lointain.

Une photographie, c’est un fragment de temps qui ne reviendra pas.

Martine Franck

Plage de Puri, Orissa, Inde, 1980 © Martine Franck

Arrivée au Japon, elle retrouve son amie d’enfance Ariane Mnouchkine, alors metteuse en scène et fondatrice du Théâtre du Soleil. Elles partent alors visiter Hong Kong, le Cambodge, l’Inde, le Népal, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie, la Grèce et la Rome.

C’est donc principalement grâce à ce voyage, mais également à des fêtes que la jeune Martine a réussi à s’affirmer et à surmonter sa timidité avec la photographie : « Je n’osais jamais aller à la rencontre des gens pour leur parler. J’ai commencé par prendre des photos de mariage. Puis, quand je me rendais à des soirées, je prenais toujours mon appareil avec moi, pour me donner un peu de sang-froid, ou une excuse pour être là ».

Début de carrière et rencontre avec Henri Cartier-Bresson

Arrivées au Népal en janvier 1964, Martine et son amie découvrent une nouvelle culture, des nouveaux paysages et des nouveaux visages. Elle est partie sans apriori, sans savoir que ce voyage allait lui donner envie de devenir photographe.

Martine Franck

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, Bodnath, Monastère Shechen, 1996 © Martine Franck

Katmandou et les montagnes népalaises l’ont fascinée, au point de prendre des photographies de tout. Une fois de retour à Paris, Martine Franck montre ses clichés népalais au bureau du magazine Life Time qui décide de la prendre en tant que stagiaire et assistante des photographes Eliot Elisofon et Gjon Mili. Ce dernier lui demande de l’aide sur un reportage à propos des vestiges romains en Provence, où il lui apprend notamment à gérer l’éclairage et les flashs. Sa carrière dans la photographie est lancée, et elle sait qu’il va falloir qu’elle travaille dur pour se faire un nom.

La photographie est venue comme substitut, j’ai souffert d’être timide. Tenir un appareil m’a donné une fonction, une raison d’être quelque part, comme témoin, non comme actrice.

La même année, son amie Ariane Mnouchkine lui propose de devenir photographe officielle de sa compagnie fraichement créée, le Théâtre du Soleil. Martine accepte et restera jusqu’à la fin de sa vie mémorialiste de cette troupe, photographiant leurs spectacles et leurs coulisses. Pour ces photographies en basse lumière dans les théâtres, Martine Franck préféra laisser de côté son Leica M en noir et blanc pour un Canon numérique en couleur.

Martine Franck

Théâtre du Soleil, « Richard II », Cartoucherie de Vincennes, France, 1981 © Martine Franck

C’est en 1966 que Martine Franck rencontre son futur mari, le photojournaliste Henri Cartier-Bresson, lors d’un défilé parisien. La photographe était présente pour couvrir l’évènement pour le New York Times. Leur idylle dure jusqu’à la fin de leur vie, poursuivant l’un et l’autre leur passion pour la photographie. Tous deux installés dans le Luberon dans le sud de la France, cet endroit les fascine et inspire à Martine son premier livre intitulé Les Luberons.

Martine Franck

Le Luberon, Alpes-De-Haute-Provence France 1976, Les Lubérons © Martine Franck

Après cette rencontre, Martine Franck enchaine les portraits d’artistes, principalement les artistes étrangers, comme Marc Chagall, Botero, Zao Wou Ki, Barcelo, Yaacov Adam, Pierre Alechinsky et Vladimir Velickovic.

En leur présence, elle ne ressent plus cette timidité qui autrefois la pétrifiait. Martine Franck les photographie et dialogue avec eux pour avoir la photographie la plus naturelle et la plus réaliste : « Quand vous êtes en contact avec des êtres humains pour les photographier, je pense que c’est très important d’être en mesure de vous oublier et écouter ce que les autres ont à dire. »

Prendre un portrait de quelqu’un – que ce soit un homme ou une femme – commence par une conversation.

Martine Franck

Le peintre français Balthus chez lui, 1999 © Martine Franck

En 1970, Martine est embauchée par l’agence Vu et fonde deux ans plus tard l’agence Viva avec sept autres photographes dont notamment Alain Dagbert, Hervé Gloaguen, Claude Raimond-Dityvon et François Hers. Cette agence de presse propose un projet novateur, souhaitant photographier les mutations de la société sous un nouvel angle.

Un tournant social

Dès les années 1980, l’artiste s’engage dans des actions sociales, principalement à destination des pauvres, des immigrés, des sans-papiers et des peuples opprimés à travers le monde. Dans un premier temps, ce sont les hospices pour personnes âgées qui l’attirent et de nombreuses photographies en ressortent, notamment lors de sa visite à l’hospice d’Ivry-sur-Scène.

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Hospice d’Ivry sur Scène, 1975, Le Temps de Vieillir © Martine Franck

Il faut être prêt pour le hasard, l’inattendu.

Ces photographies des personnes âgées aux hospices ont permis la parution du livre Le temps de vieillir où l’artiste souhaite aborder un sujet universel, la vieillesse. Cependant, ce sujet reste très sensible pour la plupart des lecteurs, ne facilitant pas la recherche d’un éditeur à Martine Franck. Il est malgré tout publié en 1980. Dès lors, elle est repérée par le représentant de la communication de l’association Les Petits Frères des Pauvres qui lui propose de collaborer pour photographier leurs actions. Elle accepte et s’engage également pour l’Armée du Salut.

Voici ce qu’elle disait de son engagement : « Tout ne se photographie pas. Il y a des moments où la souffrance, la déchéance humaine vous étreignent et vous arrêtent… La photographie montre plus qu’elle ne démontre, elle n’explique pas le pourquoi des choses. »

Martine Franck

Petits Frères des Pauvres, visite temporaire à domicile, 1986 © Martine Franck

Un peu avant la chute de l’agence Viva en 1986, la photographe Martine Franck entre à l’agence Magnum en 1983, fondée entre autres par son mari en 1947. Malgré son talent pour les photographies et la place de son mari au sein de Magnum, ce n’est qu’après deux tentatives acharnées qu’elle réussit à rentrer dans cette prestigieuse agence photo.

Cette même année, elle reçoit une commande de la part du ministère délégué aux Droits de la Femme, lui permettant de s’engager dans un autre sujet qui lui tient à cœur. Ce travail est la suite de sa série Les Contemporaines entreprit pour le magazine Vogue, et fait l’objet d’un livre intitulé Femmes paru en 2010.

Martine Franck

Usine de machine-outil, Bucarest, Roumanie, Femmes © Martine Franck

Voyages, hommages et fin de vie

Entre la fin des années 80 et le début des années 1990, la photographe reprend ses voyages et propose une approche beaucoup plus anthropologique sur les sociétés qu’elle visite.

Au Tibet et au Népal, elle défend la cause des Tibétains qui réclament leur indépendance face à la Chine. Elle s’y rend avec la photojournaliste britannique Marilyn Silverstone, amoureuse de la région qui s’est convertie au bouddhisme et s’est installée dans le pays. Leur reportage s’intéresse au système éducatif des moines Tulkus, les personnalités religieuses reconnues comme étant des réincarnations d’un maitre ou d’un lama disparu (le lama étant ici une personnalité religieuse et non un animal).

Martine Franck

Un bond de foi sur l’île de Tory au large de la côte nord-ouest du comté de Donegal, Irlande, 1995 © Martine Franck

En 1993, la photographe se rend également en Irlande pour documenter les dernières communautés gaéliques sur l’île de Toraigh. Sa carrière a toujours été plongée dans une dimension internationale où la photographe souhaite découvrir les cultures, les besoins et les lieux de vie des autres populations. En tant qu’anthropologue et photographe, elle parcourt le monde pour nous rapporter des portraits et des paysages en noir et blanc sublimes.

Martine Franck

Un cimetière de voitures volées, Dublin, 1993 © Martine Franck

Mon choix, toujours, ce fut les gens.

Deux ans plus tard, la photographe souhaite rendre hommage à son amie d’enfance Ariane Mnouchkine en réalisant avec Robert Delpire un film de 26 minutes intitulé Ariane et compagnie : le Théâtre du Soleil.

Un deuxième film sort sous son nom avec le reportage diffusé sur France 3 concernant ses aventures en Irlande. En 1998, la photographe publie également un livre rétrospectif sur les clichés qui ont marqué sa carrière intitulée D’un jour, l’autre.

Martine Franck

Carnival à Basel, Suisse, 1977, D’un jour à l’autre © Martine Franck

Puis en 2002, Martine Franck crée la fondation Henri Cartier Bresson en honneur à son mari, un grand photographe. Entre 2003 et 2004, c’est le théâtre qu’elle essaye en collaborant avec Robert Wilson pour ses Fables de la Fontaine à la Comédie française.

Martine Franck

Le Photographe français Henri Cartier Bresson, 1992 © Martine Franck

À la suite d’une longue maladie, Martine Franck s’est éteinte le 15 août 2012 à Paris à l’âge de 74 ans. Elle-même et son mari sont enterrés dans le Luberon dans les Alpes de Haute Provence.

Ces clichés silencieux et parfaitement cadrés sont malheureusement encore aujourd’hui dans l’ombre d’Henri Cartier-Bresson, maitre dans son domaine qui n’a pas laissé beaucoup de place à sa femme dans la postérité. Deux photographes, deux styles différents, mais deux amoureux de la photo et de l’humanité qui utilisaient leur art pour montrer, témoigner et rapporter ce qu’il y avait à dire aux quatre coins du monde.

Martine Franck était la plus tournée vers l’international, n’hésitant pas à séjourner longuement en Asie pour tirer les meilleures images. Malgré sa féminité, rien ne l’arrêter, ce qui impressionnait les locaux qui se demandaient ce qu’une femme non accompagnée faisait dans un pays si lointain. Ce courage qui a su surmonter une grande timidité a été l’essence de ces images réalistes et puissantes.