Roman Veillon, photographe d’exploration urbaine que nous avons déjà interviewé, a sorti un livre photo aux éditions Carpet Bombing Culture. Intitulé Ask the Dust, ce livre de 224 pages (en anglais) nous invite à réfléchir sur la pratique artistique de l’urbex et à imaginer l’ancienne vie de ces lieux abandonnés. Nous vous proposons une revue de ce livre qui devrait séduire les amateurs d’urbex.

Malgré un texte en anglais, ce livre au format carré (26,7 x 26,7 cm)  est abordable même pour les non-anglophones. Dans chaque partie du livre, l’artiste explique sa démarche et s’interroge sur son style photographique.

L’urbex, cet art photographique qui a pris une si grande importance ces dernières années, est pour Romain Veillon le reflet de notre société. Les ruines sont fascinantes et l’Homme les représente partout, dans les films, les livres, les bandes dessinées, les jeux vidéos, ou encore les séries.

« Nous sommes attirés par cette atmosphère particulière capturée dans les ruines de notre passé. »

Quand l’on regarde une photographie d’urbex ou lorsque l’on visite un bâtiment désaffecté, un sentiment de temps suspendu nous envahit et nous commençons à nous imaginer ce qu’était la vie à l’époque où ce lieu était animé. C’est pour cette raison que Romain Veillon a choisi de ne pas mettre de description sous les photographies dans son livre, pour laisser notre imagination faire le travail. Mais notre curiosité reste sur sa faim en ce qui concerne le lieu, la date et même l’histoire de cet endroit. C’est d’ailleurs le propre de l’urbex de garder le lieu visité confidentiel.

« Ce que les ruines représentent pour vous dépend du moment où vous choisissez de les regarder. »

Ainsi, le récit et les photographies de Romain sont divisés en sept parties faisant principalement référence à ses réflexions sur la place de la nature et de l’humain dans l’urbex, l’importance de ces bâtiments pour les générations passées ou encore la présence de la mort dans ces lieux sans vie.

Dolce Vita

Ce passé paisible rappelle l’époque de l’émergence de la classe moyenne en Europe et donc de la construction de lieux publics divertissants comme les théâtres, les casinos, les parcs d’attractions, les hôtels ou encore les piscines. Mais la concurrence de nouvelles formes de loisirs comme les films, les jeux vidéos ou encore les concerts ont remplacé ces établissements maintenant en ruine. « Leur abandon laisse une marque triste. Leur échec n’était pas l’échec d’un individu, mais l’échec d’une communauté dans son ensemble, » indique le photographe.

Dans Ask the Dust, ces photographies d’urbex permettent aussi de se remémorer un passé beau, doux et certain, devant un avenir de plus en plus angoissant avec ses conflits, ses difficultés économiques et ses dérives écologiques.

Epecuén

Epecuén, cette ancienne ville située à 500 kilomètres de Buenos Aires en Argentine, a été fondée en 1920 après que des scientifiques aient découvert le lac salé éponyme dans la région. Sa forte teneur en sel, aussi importante que celle de la mer Morte, a attiré de nombreux habitants et visiteurs pour ses vertus thermales.

« Chaque objet est un indice pour imaginer à quel point Epecuén était magnifique. Tout vous fait sentir comme si vous étiez le dernier homme sur terre. »

Cependant, le réchauffement climatique ainsi que l’inefficacité des pouvoirs locaux à protéger la population de la montée des eaux n’ont pas permis au village de résister face à la crue du 10 novembre 1985 qui engloutit la ville à 10 mètres sous l’eau. Avec les sècheresses de 1993, la ville d’Epecuén est peu à peu sortie de l’eau, bien qu’il reste encore une partie immergée. Un paysage apocalyptique s’en dégage, offrant aux photographes un terrain de jeu immense et très esthétique.

Home Sweet Home

Alors que les lieux de divertissements nous rappellent de bons souvenirs évanouis et nous rassurent, les maisons abandonnées nous rendent tristes et nous font imaginer des habitudes anciennes des résidents surement décédés.

Le temps semble s’être arrêté, mais que s’est-il passé ? Une révolution, un décès, une succession malchanceuse, une catastrophe, un simple déménagement ? À nous de nous imaginer notre propre histoire dans cette capsule temporelle abandonnée de ses créateurs. « Parler de temps oublié conduit souvent à la tristesse. »

Kolmanskop

Le second lieu sur lequel Romain Veillon a souhaité se concentrer est celui de Kolmanskop, dans le désert de Namibie. Cet endroit pourtant peu accueillant pour l’Homme a été colonisé par les chercheurs de diamants à l’époque de l’occupation allemande en Afrique dès 1908. Des maisons sont alors construites pour les exploitants et les mineurs et en peu de temps ce village au milieu du désert est devenu une véritable ville opulente.

Mais la défaite allemande de la Première Guerre mondiale ainsi que la baisse du prix du diamant a contraint les habitants du village de Kolmanskop à trouver du travail ailleurs et à abandonner leurs maisons. À l’inverse des châteaux européens ou des usines américaines, la nature ne reprend pas ses droits sous forme de végétations luxuriantes. Le désert fait entrer le sable dans toutes les maisons et enterre progressivement cette ville fantôme. Bientôt, elle sera invisible et donc oubliée, jusqu’à ce que le vent tourne et la fasse ressortir du sable, et ainsi de suite.

Luxuria

« Qu’arriverait-il à la terre si toute vie humaine disparaissait ? »

Ici, c’est la nature verte et fleurissante qui envahit les choses et les bâtiments abandonnés. Le photographe imagine dans son récit une Terre vidée de ses êtres humains. Combien de temps prendrait-elle pour éradiquer les traces humaines ? Combien de temps la nature mettra-t-elle pour s’infiltrer dans toutes les constructions humaines ? Certainement pas beaucoup de temps à l’échelle de la planète. Les forêts s’étendraient rapidement, les métaux utilisés pour la construction s’éroderaient et les habitations seraient bientôt submergées par la terre et les plantes. Une vision angoissante de notre futur plus ou moins proche qui nous rappelle que nous ne sommes pas éternels.

Man of Steel

Les usines forment une grande partie du patrimoine en péril du monde occidental. Autrefois source du dynamisme de la région, ces bâtiments sont aujourd’hui laissés à l’abandon et l’activité est délocalisée dans les pays émergents.

« Beaucoup de personnes vivant dans ces zones ont des parents qui travaillaient dans ces usines, et l’usine représente beaucoup de souvenirs pour eux. »

Cependant, un grand nombre de travailleurs et d’habitants des alentours ont vécu une grande partie de leur vie dans ces manufactures. C’est toute leur vie parfois qui a été oubliée comme ces bâtiments. Les fermetures sont douloureuses pour les travailleurs de ces régions et l’espoir de la réouverture est maintenant envolé depuis longtemps.

Momento Mori

Dans cette dernière partie, Romain Veillon souhaite aborder justement la question de la mort et de l’extinction de l’espèce humaine. Ces photographies urbaines à la mode nous font espérer que l’humanité sera toujours présente sur Terre et que tout le monde y laissera une trace de son passage. Mais nous ne sommes pas invincibles, et certains endroits nous le rappellent, comme les hôpitaux, les prisons ou les lieux saints. Pour lui l’humanité n’est pas éternelle et elle finira pas s’éteindre aussi.

De plus, ce sont des lieux où la mort est matériellement présente. Les prisons, les hospices, les églises ou encore les bagnes sont des lieux où des personnes sont mortes autrefois. Et le photographe nous affirme que, bien qu’il n’a jamais vu de fantômes, il n’est pas ressorti totalement rassuré de ces endroits vides et froids. « Passez simplement cinq minutes seul dans une cellule de prison et vous la sentirez immédiatement. »

Ces photographies, bien que non légendées, nous font voyager à la fois dans notre imaginaire, mais aussi dans le monde fascinant de l’urbex. Ce livre original et bien présenté traite donc un sujet assez récurrent dans le monde de la photographie en mettant l’accent sur le fond et non pas sur la forme. Pourquoi l’urbex ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce cela signifie sur l’humain et notre société ?

C’est également un appel à la préservation de ce patrimoine en ruines que le photographe souhaite transmettre dans ce livre. Il est déjà déplorable de laisser ces bâtiments souvent fastueux à l’abandon, mais il l’est encore plus de les éradiquer pour toujours.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son œuvre, vous pouvez vous rendre sur le site de Romain Veillon et relire notre interview.

Revue de livre : Ask the Dust de Romain Veillon
Très beau livreOriginal malgré un sujet très prisé
Des informations sur les images auraient été les bienvenues.Des lieux et sujets parfois trop "classiques" en urbex
7.8Note finale
Contenu du livre7
Mise en page et impression8
Rapport qualité/prix8.5