Passionné par les couleurs, Harry Gruyaert perçoit le monde par les éclats que lui offre la petit lucarne de son appareil photo. Ce photographe belge, membre de l’agence Magnum depuis 1981, est un grand baroudeur à la recherche de l’image unique, l’image forte, celle qui l’attire. Il puise son inspiration dans le monde qui l’entoure, dans les scènes inattendues qui surgissent, les instants qui le traversent.

La photographie est bien plus qu’un outil ou une activité pour lui, c’est « un besoin vital », une « nécessité qui le fait vivre » comme il l’explique lui-même.

Pionnier européen de la photographie couleur depuis les années 1970-80, aux côtés de ses compères américains tels que Saul Leiter, Joel Meyerowitz, Stephen Shore et William Eggleston, Harry Gruyaert fait vibrer les différents tons et dessine les contours graphiques du monde. Zoom sur un artiste de la chromie, au travail perceptif et intuitif remarquable.

© Harry Gruyaert – BELGIUM. Flanders Region. Town Of Antwerpen. 1988. Launderette.

Au revoir, Belgique

Né à Anvers en 1941, Harry Gruyaert a d’abord étudié à l’école du cinéma et de la photographie de Bruxelles avant de travailler pour des documentaires à la télévision. Rapidement, la Belgique ne lui suffit plus et il cherche à s’échapper de sa famille très catholique. Porté par les images de Richard Avedon et Irving Penn, il décide dès ses 20 ans de prendre sa liberté et de s’essayer photographe de mode à Paris. Il y rencontre notamment Peter Knapp, directeur artistique de Elle, qui lui commande des photos de mode, ou encore Robert Delpire qui le lance dans le monde visuel des voitures de course.

© Harry Gruyaert – BELGIUM. Trans-Europe-Express. 1981.

© Harry Gruyaert –
BELGIUM. Brussels. 1981. Zaventem / International airport.

Mais c’est la rencontre avec Philippe Hartley qui est déterminante dans sa pratique photo personnelle, plus documentaire et de rue que journalistique. Alors que ce dernier lui demande de couvrir une croisière au Maroc, Harry Gruyaert se laisse submerger par cette expérience visuelle : les couleurs, les habitants, les paysages, tous fusionnent pour former selon lui « le Moyen-Age et Brueghel à la fois ». De ce premier séjour aux couleurs jaune, ocre et bleue, il en retire un constat inestimable pour la suite de sa démarche photographique : il a besoin de voyager pour ressentir le monde et l’exprimer en images.

© Harry Gruyaert – MOROCCO. Essaouira. Amusement stands near the beachfront. 1988.

© Harry Gruyaert – FRANCE. Ile-de-France region. Seine Saint Denis department. La Courneuve.
Streetscene, 1985.

© Harry Gruyaert – EGYPT. Cairo. 1987.
During the Ramadan.
A normally very busy street deserted by citizens for the first meal of the day.

Les voyages au coeur de sa démarche

Maroc, Egypte, France, Russie, Japon, Etats-Unis… Harry Gruyaert trimballe son appareil photo aux quatre coins du monde, avec un attrait pour les littoraux auxquels il consacre d’ailleurs un livre, Rivages (2003). Certains pays le marquent plus que d’autres et deviennent pour lui des sources d’inspiration inépuisables comme le Maroc auquel il consacre un livre, du nom éponyme (!) Maroc (1990), et une exposition en 2014 à la galerie Gadcollection.

© Harry Gruyaert – MOROCCO. South. Erfout. 1975.

Surtout, afin de voyager librement et de se laisser le temps de trouver l’image unique, cet absolu qu’il recherche à tout prix, il évite le travail de la presse photo, trop pressé, trop pressant, pour construire une démarche plus lente et documentaire. Pour se donner les moyens de travailler selon ces principes-là, il finance ses excursions en réalisant des commandes d’entreprises.

Par ses commandes et ses voyages, notamment entre les années 1960 et 1980, il s’attache à des sujets contemporains, comme le pop-art, les avancées dans l’espace, les JO, la télévision, qui ont une réelle influence sur son travail. A Londres en 1972, il crée, par exemple, la célèbre série photo TV Shots en déréglant un poste de télévision. Il en fait un portrait du monde avec des images, aux accents pop, jaunes, verts, bleus, qui défilent. Il cherche ainsi à questionner le monde, ses avancées technologiques, qui pour certaines deviennent envahissantes, comme la télé. Evoluant dans les débuts de la société de consommation, Harry Gruyaert transforme presque ses images en questionnements sur la modernité, sur notre quotidien.

© Harry Gruyaert – GREAT BRITAIN & FRANCE. 1972.TV Shots.
Television broadcast.

© Harry Gruyaert – BBC TV shots program.

© Harry Gruyaert – GERMANY. Munich. 1972.
TV shots. Olympic games.

Percevoir le monde et ses instants dérobés

Le quotidien, c’est ce que le photographe belge représente dans ses images à la chromie si particulière. Il capture aussi bien les paysages, les scènes urbaines que les moments de vie dérobés. Cependant, chez lui, l’environnement prend autant de place que le sujet humain, voire même plus. Les passants deviennent des silhouettes, les modèles se fondent dans les paysages, tournent le dos à l’objectif ou sont plongés dans des ombres fortuites.

© Harry Gruyaert –
MOROCCO. Meknes. Souk. Bowl of marinated lemons used in traditional cooking. 1981.

© Harry Gruyaert – FRANCE. Paris. 1985.
Streetscene.

© Harry Gruyaert – JAPAN. Tokyo. Shinjuku coffee shop. 1996.

Que ce soit dans un train belge aux tables rouges, sur les terrasses parisiennes aux chaises en rotin, ou sur les marchés marocains qui sentent bons le citron mariné, les personnes font partie d’un décor qui prend toute sa contenance par ses contrastes et ses couleurs. Harry Gruyaert ne suit pas vraiment de méthode, il n’a « pas de concept », comme il l’explique dans la vidéo ci-dessous : il a « la tête vide », son travail est « purement intuitif ». Il capture un moment parce qu’il est attiré par lui, il attend l’inattendu pour le prendre sur le fait. Sa photographie, c’est donc un mélange entre un travail de recherche notoire, en quête de ce moment idéal, et « une expérience physique, sensuelle et vitale », quand la lumière, les couleurs, les gens fusionnent pour créer cette image forte.

Retour aux sources

Après avoir vadrouillé à travers de nombreux pays, Harry Gruyaert décide finalement de revenir dans son pays natal dans les années 1980, et consacre plusieurs années à immortaliser les paysages et les rivages du Nord belge et français. Avec ces photos, parfois aux couleurs sombres et grisonnantes, d’autres fois éclairées par quelques nuances chatoyantes qui viennent contraster avec les tons neutres, il en réalise deux bouquins majeurs, Made in Belgium (2000) et Nord-Pas-de-Calais-Picardie (2004).

© Harry Gruyaert – FRANCE. Picardie region. Somme departement. Bay of the Somme river. Fort Mahon. 1991.

© Harry Gruyaert –
BELGIUM. Ostende. Coffee on the beach. 1988.

© Harry Gruyaert – IRELAND. West Coast. County Kerry. 1988.

Du Kodachrome au numérique : l’éloge des couleurs

Ainsi, il semble adapter sa chromie aux lieux qu’il traverse. Du New-York ou du Tokyo, vibrant, contrasté, percutant, il passe aux atmosphères vertes et bleues, à la fois monotones et mystérieuses des paysages de l’Europe du Nord, tout en croisant les lumières rasantes, au coucher de soleil, des aéroports de tout pays. Car, c’est là, la patte de Harry Gruyaert, son nuancier, qui évolue avec les contextes, les temps et les gens.

© Harry Gruyaert – JAPAN. Tokyo. Shopping center in Ginza district. 1996.

© Harry Gruyaert – USA. Nevada. Las Vegas. Ice cream parlour. 1982.

© Harry Gruyaert – RUSSIA. Moscow. Hotel lavatory. 1989.

© Harry Gruyaert –
FRANCE. Biarritz. Covered market. 2000.

© Harry Gruyaert –
MOROCCO. Marrakech. 2003.

Cette sensibilité à la matière, la couleur, la lumière, il la tire surtout de ses inspirations non photographiques, dans la peinture et le cinéma. Ce qu’il cherche avant tout, c’est une structure photographique qui offre « plusieurs niveaux de lecture donnant une impression de chaos tout en étant sous contrôle ». Alors que le noir et blanc pousse à se concentrer sur le message de la photo, à comprendre ce qui se passe, la couleur, elle, immerge dans une situation, dans une scène.

© Harry Gruyaert – Las Vegas The international airport, 1982

Et alors que la pellicule Kodachrome finit par disparaître au début des années 2000, Harry Gruyaert se met au numérique. Mais sa quête reste la même : capturer la bonne lumière, le bon mouvement, au bon moment. Et bien que les couleurs du numérique ne soient pas vraiment les mêmes que celles d’une pellicule, il admet qu’il « donne accès à de nouvelles lumières et permet de prendre plus de risques ».

Pour aller plus loin, découvrez les livres photo de Harry Gruyaert ainsi que son profil sur le site de l’agence Magnum Photos.