Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Surnommé l’Homme de la place Tian’anmen ou « Tank Man » (« L’Homme au char » en anglais), cet inconnu mondialement célèbre est l’une des figures iconiques de la lutte des étudiants contre la répression militaire chinoise de 1989. Bien qu’il soit immortalisé par 5 photojournalistes et 2 cameramans de CNN, c’est l’image de l’américain Jeff Widener que l’on retient.

Depuis le 15 avril 1989, des milliers d’étudiants se rassemblent sur la place Tian’anmen de Pékin, la capitale de la République populaire de Chine, pour rendre hommage à l’ancien secrétaire du Parti Communiste Chinois, Hu Yaobang, grand réformiste qui vient de mourir. Mais alors que ces rassemblements spontanés sont interdits et réprimés par les autorités, les jeunes manifestants vont plus loin : ils entament des grèves de la faim et multiplient les protestations sur la place publique pour dénoncer la corruption du régime, le chômage et les inégalités et demander plus de liberté.

La loi martiale est alors mise en place et ce sont les chars de l’Armée populaire de libération qui prennent le contrôle de la ville. Dans la nuit du 4 au 5 juin, le mouvement étudiant est complètement écrasé, la ville nettoyée, et une importante purge est menée. Cette répression sanglante, responsable de plus de 15 000 morts et de plusieurs milliers de blessés au total, est alors surnommée « le massacre de Tian’anmen ».

© Jeff Widener, AP Images, « Tank Man »

De cet événement, une icône émerge. Le 5 juin 1989, en milieu de journée, un homme à la chemise claire et portant deux sacs plastiques s’avance pour bloquer une file de chars partis pour quitter la place Tian’anmen. A chaque tentative des chars de changer de trajectoire, il se déplace pour les empêcher de passer puis finit par monter sur l’un des tanks pour parler aux soldats. Selon les rumeurs, il leur demanderait d’arrêter le massacre et de laisser sa ville tranquille. Il finit par être embarqué par un groupe de personnes, d’autres citoyens ou des forces de la police secrète.

Plusieurs journalistes et vidéastes, perchés sur le balcon de l’hôtel Beijing, sont témoins de la scène dont Jeff Widener, photographe de l’AP. Au moment où l’homme rebelle s’avance, le photoreporter se rend compte qu’il a dans son boitier une pellicule avec une sensibilité ISO trop faible, qui l’oblige à photographier à une vitesse basse, et qu’il est trop loin. Il décide malgré tout de prendre plusieurs photos avec son Nikon FE2 et un objectif NIKKOR 400mm. En résulte cette photo symbolique de lutte contre la violence et la répression, qui marquera au fer rouge toute la carrière de Jeff Widener ainsi que l’histoire du XXe siècle.

© Charlie Cole, Newsweek

© Stuart Franklin, TIME

Si c’est cette photo que l’on retient le plus et qui est la plus publiée en une des journaux le lendemain, les quatre autres photographes présents produisent pourtant des images avec le même angle et la même perspective, ce qui pose la question de la valeur d’une icône en photo. On compte parmi eux Stuart Franklin, pour le TIME ou encore Charlie Cole, pour Newsweek. De nombreux journalistes n’ont pas pu témoigner de la scène, car beaucoup ont pensé que la répression touchait à sa fin et qu’il n’y avait plus rien à photographier. En quittant la ville, ils se sont trouvés bloqués à l’extérieur à cause du blocus mis en place à la répression.

Cependant, de cet homme qui « devait se moquer de mourir ce jour-là » (selon Jeff Widener), on ne sait presque rien. Ni son identité ni ce qu’il a pu vivre par la suite. C’est ce qui rend cette photo encore plus marquante selon le photographe. Plusieurs théories ont cherché à percer le mystère de « l’inconnu rebelle » : pour certains, l’homme aurait survécu et se serait caché en Chine continentale, échappant aux autorités et aux retombées médiatiques ; pour d’autres, il aurait été arrêté sur la place par les autorités ou des membres de la police secrète chinoise et aurait été exécuté 14 jours plus tard. Toujours est-il que l’homme n’est jamais réapparu pour démentir les rumeurs. Le mystère reste entier !