Âgé aujourd’hui de 38 ans, Alain Delorme est un photographe français vivant et travaillant à Paris, adepte et génie de la retouche photo tournée vers l’exagération. Cette façon de faire lui permet d’aborder des sujets sociaux, tout en les dénonçant ou en les pointant du doigt, comme il a pu le faire dans l’un de ses premiers projets, « Little Dolls » (2007), une série à la fois dérangeante et dénonciatrice représentant des petites filles aux allures de poupées Barbie.

En 2010, il sort un projet photo qui démontre tout autant ses talents en retouche, mais aussi (et surtout) la profondeur de sa réflexion photographique et sa faculté à nous faire méditer sur les travers et paradoxes de nos sociétés contemporaines. Mêlant documentaire et exagération, cette série « Totems » a été réalisée à Shanghai, symbole chinois de la production et de la consommation à outrance, caractéristique de la modernité.

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

En effet, quand Alain Delorme arrive à Shanghai, la plus grande ville de Chine comprenant aujourd’hui 24 millions d’habitants, il est submergé par son effervescence et son développement sans limites. Mais ce qui l’interpelle en particulier, ce sont tous ces coursiers et livreurs, à vélo ou tirant des carrioles croulant sous des amoncellements de marchandises, parcourant la ville de long en large.

Il décide alors de leur consacrer une série photo, dans le but, tout en rendant hommage à ces travailleurs précaires, de dénoncer les sociétés matérialistes d’aujourd’hui obsédées par l’afflux constant de ces milliards d’objets et de produits « Made in China ». Loin de chanter les louanges du matérialisme, il ridiculise cette poursuite perpétuelle du « toujours plus et toujours nouveau ».

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

Ainsi pendant plusieurs semaines, il traque ces esclaves de la modernité, « cette masse laborieuse de la quête de l’idéal de la consommation [dont ils] ne profitent pas eux-mêmes » : originaires des campagnes pauvres chinoises, ces travailleurs migrent vers les villes pour une vie meilleure, mais ne se voient attribuer que des permis de résidence temporaires et deviennent les petites mains invisibles et marginalisées de la réussite économique du pays.

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

Les photographies du projet semblent renvoyer à une composition hiérarchique et automatique : le trottoir avec son sujet est surmonté de l’arrière-plan d’immeubles ou de constructions lui-même surplombé par le ciel parfois. Cette superposition de plans et la hauteur démesurée de ces totems, les cargaisons des coursiers, font écho à l’expansion constante de Shanghai et à ses gratte-ciel poussant comme des champignons.

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

Des chaises, des fleurs, des pneus, des bouteilles… ces chargements chancelants et gigantesques semblent dominer d’un air menaçant leurs transporteurs, eux-mêmes presque invisibles aux yeux des passants. Mais au second regard, l’oeil accroche sur les exagérations, voulues par le photographe. Car, Antoine Delorme a passé de nombreuses heures en post-production à retoucher ses images pour multiplier la quantité d’objets transportés.

L’intention dévoilée avec cette manipulation est de « représenter la façon dont notre consommation obsessive des produits « Made in China » transportés par ces travailleurs crée une sorte d’esclavage ».

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

Antoine Delorme a aussi accentué les couleurs et les contrastes de ces photos presque jusqu’à saturation afin de leur donner un aspect plus publicitaire, marquant l’écart entre ce visuel clinquant et le sujet même de l’image, celui de l’exploitation humaine.

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

© Alain Delorme - "Totems"

© Alain Delorme – « Totems »

C’est pourquoi « Totems », comme nombre de ses projets, est marqué par un style particulier oscillant entre documentaire renouvelé et exagération, qui cependant sert toujours à dénonce de manière directe et réfléchie.

Pour suivre le travail d’Alain Delorme, allez jeter un oeil à son site personnel.