On connaît tous ces anciennes photos où les personnes posent, toutes raides et sans un sourire aux lèvres. Un fort contraste avec les portraits et les selfies d’aujourd’hui où les zygomatiques sont rarement au repos et les duckfaces sont légion !

Alors est-ce simplement par humeur maussade que les aïeuls affichaient un air boudeur ? Ou bien parce qu’ils n’osaient pas montrer leur hygiène dentaire douteuse, comme le veut l’idée reçue ? Il existe cependant plusieurs raisons, plus plausibles, à cette morosité de surface, mises en lumière par l’écrivain et conférencier en graphisme à l’Ecole d’Art de Cambridge, Nicholas Jeeves.

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© Whitby Archives - "Black and white negative of a studio portrait of the Joseph Bandel family (1880)"

© Whitby Archives – « Black and white negative of a studio portrait of the Joseph Bandel family (1880) »

Parce que c’était long, très long…

Bien qu’aujourd’hui on peut capturer un moment ou un rire fugace en un clic, dans les débuts, c’était une toute autre histoire. Les temps de poses étaient longs et il était absolument essentiel de rester immobile afin d’éviter une photo floue. Quand on essaye de sourire plus de quelques minutes, on se rend vite compte que c’est impossible : un air déridé se transforme vite en un rictus figé. Il était donc plus facile, pour les gens de l’époque, de garder une expression neutre.

A l’époque de la première photographie prise par Nicéphore Niepce, il fallait de 8 à 10h d’exposition au soleil pour que se forme la photo. Par la suite, le daguerréotype de Louis Daguerre a fini par faire diminuer le temps de pose à 15 minutes en 1829. Malgré tout, ces 15 minutes restaient longues pour les modèles.

© Alexander Gardner - Image available from the United States Library of Congress's Prints and Photographs division - "Abraham Lincoln, 16ème président des Etats-Unis (8 novembre 1863)

© Alexander Gardner – Image available from the United States Library of Congress’s Prints and Photographs division – « Abraham Lincoln, 16ème président des Etats-Unis (8 novembre 1863) »

Parce qu’en peinture, on sourit peu, Monsieur !

Pourtant, bien que la technologie ait évoluée et ait permis de réduire encore bien plus cette durée d’exposition, les visages ne se sont pas tout de suite déridés. Ainsi cette absence persistante de sourire est aussi due à une tradition historique dans l’art pictural.

En effet, la photographie a été largement influencée par la peinture dans ses débuts, et il était rare de représenter des éclats de rire ou des sourires à pleines dents sur les toiles. Jusqu’au début du 20ème siècle, la photo n’était pas un instantané, le cliché d’un moment. Au contraire, elle servait de témoin à l’existence d’une personne, un peu comme la peinture : elle était le portrait de vie d’une personne, elle “l’immortalisait” dans un moment figé… ce qui excluait toute grimace déplacée.

© Thomas Sully - Portrait of the Misses Mary and Emily McEuen - England, Horncastle (1783 - 1872)

© Thomas Sully – Portrait of the Misses Mary and Emily McEuen – England, Horncastle (1783 – 1872)

Parce que le sourire, « c’était pour les idiots »

A cette raison artistique et historique s’en ajoute une plus morale et sociale. Le sourire, et surtout le rire, n’était pas perçu de la même façon qu’aujourd’hui. En Europe occidentale en particulier, le fait de sourire c’était se montrer bête comme en témoigne cette citation de Charles Dickens : “Le sourire est réservé aux dames et aux messieurs qui ne se soucient guère de paraître intelligent.” Ou encore Mark Twain, pourtant plutôt bon vivant, qui affirme en 1866 : « Une photographie est un document très important et il n’y a rien de plus accablant qu’un sourire niais et ridicule capturé et figé pour l’éternité. »

Mais si les personnes paraissaient sérieuses, c’était aussi parce que la photographie était coûteuse et donc réservée à une élite. Elite qui cherchait avant tout à démontrer sa responsabilité et sa distinction. Ainsi comme l’explique Nicholas Jeeves, “au XVIIème siècle en Europe, il est un fait bien établi que les seules personnes qui sourient largement, dans la vie et dans l’art, sont les pauvres, les impudiques, les ivrognes, les innocents et les amuseurs publics.” Ca, c’est dit !

© Boston Public Library - Massachusetts "Charitable Mechanic Association Board of Government" (1865)

© Boston Public Library – Massachusetts « Charitable Mechanic Association Board of Government » (1865)

Finalement, ce n’est qu’avec la popularisation d’Hollywood, vers les années 1920, que les sourires se sont dessinés plus fréquemment sur les visages et que les poses se sont détendues et égayées. Puis la photographie, de par ses avancées technologiques et artistiques, s’est progressivement consacrée aux émotions et aux instants du quotidien.