Interview Albert Watson : de Steve Jobs à Hitchcock, l’art du portrait iconique

À l’occasion de Paris Photo 2025 et de la réédition de son livre Kaos en format XL chez Taschen, nous avons rencontré Albert Watson. Entre anecdotes sur ses portraits iconiques de Steve Jobs et Hitchcock, réflexions sur l’IA et conseils aux jeunes photographes, il nous livre sa vision d’une carrière exceptionnelle.

84 ans, plus de 180 couvertures de magazines, des portraits devenus iconiques de Steve Jobs, Alfred Hitchcock ou Jack Nicholson. Dans l’écrin de la galerie Taschen, au 2 rue de Buci à Paris, Albert Watson nous reçoit pour parler de Kaos, son ouvrage majeur qui ressort dans une nouvelle édition. L’homme n’a rien perdu de sa verve. Conversation sans filtre avec l’un des photographes les plus influents de notre époque.

la Galerie Taschen, au premier étage de la boutique au 2 rue de Buci, à Paris © Taschen

Kaos, nouvelle édition

C’est pour la réédition de Kaos chez Taschen qu’Albert Watson a fait le déplacement à Paris. Une nouvelle version qui comporte quelques ajustements par rapport à l’originale. « Il y a une seule photographie qui est différente dans cette nouvelle version, nous explique-t-il. Elle provient du projet Rome que je viens de terminer. J’ai eu une grande exposition à Rome au Palazzo Esposizioni Roma. »

L’autre changement ? Le retrait du portrait de R. Kelly, avec une explication pragmatique de Watson : « Comme il est allé en prison, l’éditeur a préféré l’enlever de la publication. » Une décision éditoriale qui témoigne de la sensibilité de l’époque aux questions éthiques.

Sept années de formation qui ont tout façonné

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Albert Watson n’a pas suivi un parcours linéaire du graphisme vers le cinéma puis la photographie. « J’ai passé sept ans à l’école d’art, un diplôme classique, une maîtrise et un doctorat. C’était une longue période ; j’avais environ 27-28 ans à la fin », précise-t-il. C’est durant sa deuxième année qu’il découvre la photographie, dans le cadre de sa formation en graphisme à Dundee (Écosse) au Duncan of Jordanstone College of Art and Design.

Un professeur en particulier va marquer son parcours. « J’ai eu beaucoup de chance d’avoir un professeur qui était lui-même un excellent photographe et extrêmement passionné. Mais surtout, c’était un obsédé de l’impression. Il croyait fermement à l’importance de mettre le travail sur papier, sur un mur. »

Cette exigence pour la qualité du tirage accompagne Albert Watson jusqu’à aujourd’hui. « Même avec le numérique, je garde tout le travail d’impression en interne. Je ne l’externalise jamais. Tous les tirages que vous pouvez acheter proviennent de notre galerie, de notre studio. » Une philosophie héritée de ces années formatrices.

Cette formation multidisciplinaire se retrouve dans chaque image de son livre Kaos. « Si vous regardez Kaos, vous verrez que le graphisme est vraiment partout. Certaines images sont purement graphiques. Mais d’autres combinent le graphisme avec une approche cinématographique – notamment avec l’utilisation de la lumière tungstène. »

Certaines images sont purement graphiques. Mais d’autres combinent le graphisme avec une approche cinématographique

Albert Watson

Steve Jobs : l’art de la simplicité absolue

Parmi les images les plus emblématiques de Albert Watson figure le portrait de Steve Jobs. Une photographie qui illustre parfaitement sa philosophie du minimalisme. « Je savais qu’avec Apple, ce portrait devait être vraiment simple », nous confie-t-il.

Albert Watson fait le parallèle avec les Apple Store : « Vous entrez, et si vous ne connaissiez pas Apple, vous ne seriez pas tout à fait sûr de ce qu’ils vendent. » Cet espace vide, ce minimalisme, devait se retrouver dans le portrait. Pas question de photographier Steve Jobs dans son bureau, cela aurait donné un reportage. Albert Watson voulait quelque chose d’iconique.

Pour obtenir l’expression parfaite, il a imaginé une mise en situation précise : « Je lui ai dit : imaginez que vous entrez dans votre bureau, d’un côté de la table. De l’autre côté, il y a des gens qui travaillent pour Apple, mais ils n’aiment pas vos idées. Vous êtes le patron. » La réponse de Steve Jobs fut immédiate : « Pas de problème, ça m’arrive tous les jours. »

Albert Watson poursuit : « Je lui ai demandé de penser à sourire – ou plutôt de NE PAS sourire, mais de penser à l’écoute. De penser : j’écoute ce que vous dites, mais je sais que j’ai raison. Et il a dit : c’est facile pour moi. » Le résultat est ce regard de glace, avec ce léger sourire contenu. « Et quand il a vu la photo, il l’a adorée. »

Albert Watson résume l’essence de ce portrait : « L’image est presque comme une photo de passeport, vous savez. Mais meilleure. Ce que vous ressentez, c’est cette attitude : « j’écoute, mais nous allons faire à ma façon ». C’est exactement ce sentiment qui se dégage, quelqu’un de fort, qui a confiance en lui. »

Hitchcock et l’oie : le tournant décisif

Une autre image iconique marque la carrière du photographe : Alfred Hitchcock tenant une oie déplumée, photographié en 1973 à Los Angeles. À l’origine, le magazine Harper’s Bazaar souhaitait photographier le réalisateur tenant une assiette avec l’oie dessus, pour un article de recette de Noël. Albert Watson, tout juste sorti de l’école de cinéma, a osé proposer une alternative.

« Très poliment, j’ai dit : bien sûr, je peux photographier l’oie sur une assiette, mais cela me fait sentir qu’Hitchcock ressemblerait à un maître d’hôtel. Je pensais que nous avions besoin de quelque chose de plus hitchcockien. » Sa proposition : utiliser une oie plumée avec la tête, tenue par le cou. « Cela ressemble à lui qui l’aurait tuée lui-même. »

Cette image fut un tournant, mais pas pour les raisons qu’on pourrait croire. « C’était une image très importante pour moi, principalement pour une question de confiance. J’étais nerveux de faire cette photo parce que c’était Alfred Hitchcock. J’étais tout juste sorti de film school, j’avais donc un peu peur d’avoir Hitchcock face à moi. Mais j’ai respiré un coup et je me suis dit : soit ça va être un succès, soit non. Et bien sûr, ce fut un succès. »

Albert Watson reconnaît humblement : « J’ai toujours cité cette image comme une de mes préférées, non pas parce qu’elle est la meilleure. Je pense qu’il y a de meilleures images. Mais avec Hitchcock et l’oie, c’est simplement très iconique et mémorable. Les gens s’en souviennent plus que d’autres images. »

L’importance de la simplicité : les couvertures de magazines

Comment un photographe arrive-t-il à réaliser plus de 180 couvertures de magazines au cours de sa carrière ? Albert Watson nous livre son secret : « Quand vous regardez certaines des vitrines des magasins à New York, ils affichent 20 couvertures de magazines à la fois. J’ai réalisé très tôt que si j’utilisais une certaine technique, en raison de la façon dont je shootais, ma photo ressortait immédiatement parmi tous ces magazines. »

Il précise : « C’est comme un code visuel. Si vous voyez une de mes couvertures, vous pouvez la repérer de l’autre côté de la rue en une seconde. Ce genre de reconnaissance instantanée, c’était la clé du succès. Je suis surpris que plus de photographes n’aient pas compris cela. »

Mais le photographe est lucide sur l’évolution du métier. « L’ère de la grande photographie de mode a presque disparu. C’est très rare aujourd’hui de voir de vraies images de mode au sens où je les entendais. Les photographes qui ont marqué ce domaine, Helmut Newton, Guy Bourdin, Irving Penn, [Richard] Avedon, ces jours-ci, c’est fini. Vous ne voyez plus ce poids, cette gravité dans les images. »

Si vous voyez une de mes couvertures, vous pouvez la repérer de l’autre côté de la rue en une seconde. Ce genre de reconnaissance instantanée, c’était la clé du succès.

Albert Watson

Une passion intacte pour tous les sujets

Comment expliquer une telle diversité de travaux au cours d’une carrière ? Albert Watson répond avec une simplicité désarmante : « Quand j’ai commencé la photographie, et c’est toujours le cas aujourd’hui, j’étais émerveillé – et l’étonnement persiste. Le simple fait de pouvoir mettre une feuille de papier blanc dans un bain de révélateur et voir une photographie apparaître… j’étais fasciné par ce miracle. »

Cette passion lui permet de passer d’un sujet à l’autre avec le même enthousiasme : « Prenez ma formation en graphisme, ma sensibilité cinématographique, mélangez tout avec cette passion, et vous obtenez quelqu’un qui peut passer de la photographie de mode à photographier des combinaisons spatiales, les gants de Toutankhamon, le fusil favori d’Elvis Presley, un portrait de Steve Jobs ou d’Alfred Hitchcock ou de Jack Nicholson. J’ai aimé chaque projet. »

Quel est le style Albert Watson ? « Je dirais que c’est un mélange de trois choses : le graphisme, l’approche cinématographique, et la passion. »

Quand j’ai commencé la photographie, j’étais émerveillé – et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Albert Watson

Le pouvoir du regard

Dans les portraits d’Albert Watson, un élément frappe immédiatement : le regard du sujet qui vous happe. Et le photographe témoigne : “Ce n’est pas un hasard. Une des choses que nous faisons dans les galeries, c’est de placer les portraits à une hauteur spécifique. Au lieu de regarder vers le haut, vous êtes au niveau de la personne. Vos yeux sont à la même hauteur que ses yeux. De cette façon, quand vous regardez la photo, la personne vous regarde aussi. »

L’objectif est clair : « On essaie de créer une image où la photo vous attire, vous absorbe. Il y a plusieurs façons de faire cela. Cela peut être monumental, iconique, super simple, ou simplement basé sur le contact oculaire direct. Mais ce n’est pas toujours le cas. J’ai réalisé beaucoup d’images sans contact oculaire. J’aime varier l’approche. »

La question technique : du 35 mm au moyen format numérique

Quand on lui demande quel matériel photo a été la plus importante de sa carrière, Albert Watson refuse de choisir. « C’est difficile de donner une réponse courte », admet-il. Pour lui, l’essentiel réside dans le mouvement perpétuel entre les formats.

Il décrit un parcours classique : « Vous commencez avec un 35 mm portable, puis vous glissez vers le moyen format, comme un Hasselblad. Ensuite, vous allez vers une chambre 4×5, puis peut-être du 8×10. » Richard Avedon, rappelle-t-il, avait fini par adopter le 8×10 comme format de prédilection. Albert Watson, lui, a trouvé son équilibre ailleurs : « Quand j’ai quitté le Hasselblad pour le 4×5, j’ai vraiment aimé ce format. Il correspondait à mon style. Le 8×10 était trop lent, trop lourd, trop difficile à manipuler sur le terrain. »

Mais c’est en parlant d’optique qu’Albert devient véritablement passionné. Il évoque ce qu’il appelle un « étirement optique » propre aux grands formats : « La façon dont la lumière voyage à travers une lentille de grand format est différente d’une lentille Canon ou Nikon plus petite. » Une qualité physique impossible à reproduire : « Vous pouvez prendre exactement la même image au 35 mm, mais ce n’est pas la même chose. »

La façon dont la lumière voyage à travers une lentille de grand format est différente d’une lentille Canon ou Nikon plus petite. Vous pouvez prendre exactement la même image au 35 mm, mais ce n’est pas la même chose.

Albert Watson

Cette réflexion l’amène naturellement vers le smartphone. « C’est pourquoi votre iPhone a un rendu différent. La lentille est très proche du capteur – à peine quelques millimètres. » Il ne dénigre pas cet outil : « C’est un appareil vraiment conçu pour les amateurs, mais il les rend meilleurs photographes. Soudainement, vous prenez une photo d’un coucher de soleil avec votre iPhone et cela ressemble réellement à un coucher de soleil, au lieu d’être un désordre délavé. »

Le photographe évoque également bien sûr les appareils moyen format haute résolution. « J’ai découvert qu’une caméra Phase One donne des images de 150 mégapixels, ce qui correspond à une chambre moyen format, mais l’information est supérieure à un négatif 8×10. J’ai vraiment aimé cela. » Pour son projet Rome, il a travaillé entre 150 et 290 mégapixels.

Phase One XF IQ4 150 MP

Il illustre cette capacité par une anecdote saisissante, évoquant une image assemblée à partir de plusieurs plaques 8×10 : « Il y a peut-être une voiture dans un paysage, très petite. Mais vous avez la capacité, dans le logiciel, de zoomer et de lire la plaque d’immatriculation. » L’information existe, même si aucun tirage ne peut la restituer intégralement.

Albert Watson évoque aussi les limites de la technologie : « Vous pouvez créer des images de 800 mégapixels en superposant les images, mais le problème, c’est qu’elles ne se traduisent pas bien à l’impression. L’imprimante n’a pas cette capacité. »

Albert Watson conclut par un aveu surprenant : « L’aspect technique de la photographie était extrêmement difficile pour moi. Ce n’est pas quelque chose que j’aime particulièrement. Les aspects techniques m’ennuient. » Pourtant, il reconnaît l’importance de cette maîtrise : « Plus j’ai compris la technique, plus cela a ouvert de portes créatives. Si vous voulez être un vrai photographe, vous devez apprendre la vérité technique, même si ce n’est pas votre passion. »

[Le smartphone] est un appareil vraiment conçu pour les amateurs, mais il les rend meilleurs photographes.

Albert Watson

L’IA : primitive mais intéressante

Sur la question de l’intelligence artificielle en photographie, Albert Watson adopte une position nuancée. Son constat initial est sans appel : « Le problème avec l’IA, c’est qu’elle n’a pas assez de qualité. Vous créez une image par IA, elle apparaît à l’écran, vous dites « imprimons-la à cette taille », et vous vous dites : ça a l’air affreux. »

Pourtant, il a expérimenté l’IA lors de son projet Rome – et y a trouvé quelque chose d’inattendu. Il utilise une métaphore linguistique pour expliquer ce phénomène : « Parfois, j’avais l’impression de taper sur l’ordinateur en anglais et qu’il me répondait en français. Je lui donnais « one, two, three, four » et il me renvoyait « un, deux, trois, quatre ». C’est la même chose, mais différente. » Sur certaines images des monuments romains, les arbres en arrière-plan revenaient « avec un accent différent, une communication différente ».

Parfois, j’avais l’impression de taper sur l’ordinateur en anglais et qu’il me répondait en français.

Albert Watson

Albert Watson y voit un potentiel créatif paradoxal : « D’une certaine façon, la primitivité de l’IA comparée à l’esprit humain… son interprétation de mon image, la façon dont elle me revenait avec un accent différent, j’ai trouvé ça intéressant. » Mais sa conclusion reste mesurée : « Ce n’est pas assez sophistiqué. » Cela ouvre selon lui des pistes de réflexion pour les photographes curieux.

Conseils aux jeunes photographes : la passion avant tout

Quel conseil donner à quelqu’un qui veut devenir photographe aujourd’hui ? Albert Watson répond par une analogie intéressante : « Vous montez dans une voiture pour la première fois et quelqu’un vous dit ce que vous devez faire. Vous démarrez, vous regardez dans le rétroviseur. Vous devez mettre le pied sur l’embrayage pour changer les vitesses. Attention à ne pas tuer un piéton. Attention aux feux rouges. Quand vous commencez, vous dites : c’est impossible, je ne peux pas faire ça. »

Il poursuit : « 30 ans plus tard. Vous montez dans une voiture et vous allez quelque part, vous pouvez avoir une conversation téléphonique en même temps. Vous ne tuez personne. Vous respectez les feux rouges, vous changez de vitesses, vous passez en marche arrière, vous vous garez. Tout devient fluide. C’est la même chose avec un appareil photo. Pour apprendre à utiliser un appareil, vous devez travailler. Vous devez l’aimer. Et vous devez vraiment étudier. »

Pour apprendre à utiliser un appareil, vous devez travailler. Vous devez l’aimer. Et vous devez vraiment étudier.

Albert Watson

« Si vous êtes intéressé par la photographie de mode, vous pouvez être attiré par le glamour, par les belles femmes, par les beaux vêtements. Mais ce que vous devez faire si vous voulez vraiment faire de la photo de mode, c’est se renseigner sur la mode. Vous devez étudier les tissus. Vous devez connaître la différence entre la soie et le coton brossé. C’est important. Vous devez être passionné par ce que vous photographiez. »

Albert Watson illustre son propos : « Si je suis en train de photographier Steve Jobs, je suis passionné par Steve Jobs. Si je suis en train de photographier les gants de Toutankhamon au sous-sol du Musée du Caire, alors je dois être enthousiaste et intéressé. Ce que j’ai en face de moi, c’est le plus ancien gant de l’humanité, le gant de Toutankhamon. »

Il met en garde : « Je pense que c’est la passion qui compte. Vous devez être sûr de cela. J’ai eu, malheureusement, plusieurs assistants qui ont été attirés par la photographie pour de mauvaises raisons. Et puis ils ont essayé de faire le saut, passer d’assistant à créateur d’images. Ils n’ont pas pu le faire. »

Albert Watson conclut par un chiffre glaçant : « J’ai eu 600 assistants au cours de ma carrière. Un seul a réussi à devenir un bon photographe. Un seul. J’en avais beaucoup de très bons, fantastiques même. Mais un seul a fait le saut. »


Merci à Albert Watson d’avoir répondu à nos questions, ainsi qu’à la galerie Taschen d’avoir rendu cette rencontre possible. Vous pouvez retrouver le dernier livre Kaos d’Albert Watson sur la boutique Taschen.