Interview Sigma au Salon de la Photo 2022 : « Nous avons encore de la demande sur certains objectifs pour reflex »

Impossible de visiter le Salon de la Photo sans s’arrêter devant le mur d’optiques sur le stand de Sigma cette année. Nous avons pu nous entretenir avec Foucauld Prové, Directeur Général chez Sigma France. Nous sommes revenus sur l’état du marché pour l’opticien, la fin progressive des optiques pour reflex, le passage à l’hybride – avec de bonnes surprises pour Sigma, l’ouverture de la monture Z ainsi que l’état des développements du capteur Foveon plein format qui devrait équiper le prochain appareil photo signé Sigma.

Sans plus attendre, place à l’interview.

Qu’est-ce que cela fait de revenir au Salon de la Photo ?

Ça fait plaisir de voir l’émulation des visiteurs, de voir que les passionnés sont au rendez-vous. Cela fait également plaisir de reprendre contact avec nos utilisateurs, de se retrouver derrière le comptoir avec des étudiants et de sentir cet engouement, autour de la photo. C’est également un moment pour recroiser nos photographes partenaires que l’on n’a pas vu pendant plusieurs années. C’est tout un écosystème qui redémarre.

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Nous avons également changé de lieu et de cadre : on est passé d’un lieu coincé entre le périphérique et le Boulevard des Maréchaux à un parc de plusieurs hectares rempli de verdure avec la Philarmonie de Paris d’un côté, la Cité des Sciences de l’autre. C’est un lieu beaucoup plus aéré et calme et qui permet une pratique de la photographie beaucoup plus complète.

Cette année le stand Sigma est situé aujourd’hui entre Sony et Leica, la monture E et la monture L, tout un symbole ?

C’est un emplacement que j’apprécie. Ce n’était pas voulu car ce n’est pas nous mais l’organisation qui décide des emplacements. On peut suggérer des préférences pour le voisinage et des intolérances mais on ne choisit absolument pas. Sony faisait forcément parti des préférences de Sigma puisque la monture E est très porteuse pour nous. Mais le fait que Leica soit à côté de nous ça n’a pas été de notre ressort.

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Nous avons également noté qu’il y avait des optiques Sigma à disposition sur le stand Panasonic.

Ce sont des échanges de bons procédés entre les membres de l’Alliance L. Comme le stipulent les termes de l’alliance, il n’y a pas de collaboration commerciale puisque les lois anti-concurrence nous en empêchent. En revanche, Panasonic comme Sigma et Leica ont tout intérêt à promouvoir la monture L et nous avons donc tout intérêt à avoir des boîtiers Panasonic et Leica sur notre stand et comme Panasonic et Leica à avoir des optiques Sigma sur leur stand.

Une optique Sigma aperçue sur le stand Panasonic

Et on voit un beau mur d’optiques sur votre stand, une référence aux nouveau siège social de Sigma Japon ?

Bien sûr ! C’est inspiré du “Lens Cellar” du nouveau siège social à Kanagawa, que j’ai eu la chance de visiter il y a une dizaine de jours. Ce dernier est bien sûr beaucoup plus impressionnant que celui que l’on a sur le stand, qui doit être du double de la longueur et quasiment du double de la hauteur, avec un système de fixations créées à l’usine d’Aizuwakamatsu.

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L’esthétique est bien sûr poussée bien plus loin pour le Lens Cellar au Japon, qui est destiné à être pérenne alors qu’ici nous sommes sur un événement éphémère. Nous espérons cependant pouvoir le réutiliser l’année prochaine. Cette installation est due à l’influence de notre designer M. Iwasaki.

Certains revendeurs anglais ont retiré de nombreuses optiques Sigma pour reflex de leurs rayons. Est-ce le cas également en France ?

Je ne suis pas au fait des décisions des revendeurs anglais. Cependant je peux vous dire qu’un certain nombre d’optiques reflex ont été arrêtées, principalement en APS-C. C’est surtout une question de marché, puisqu’il n’y a plus vraiment d’offre de boîtiers APS-C de la part des fabricants. Il y a donc moins nécessité de fournir des optiques pour ces boîtiers. En termes d’optiques plein format à date je pense qu’à part le 24-35mm F2 DG HSM Art, aucune n’a été arrêtée.

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La demande pour les optiques reflex plein format reste donc assez forte ?

Il y en a encore beaucoup de demande. Jusqu’à fin 2020, les fabricants de boîtiers ont continué à pousser les reflex plein format. La durée de vie d’un reflex est entre 5 et 10 ans, donc il y a toujours un besoin d’optiques, c’est certain.

Ensuite, les optiques reflex monture Nikon F ou Canon EF sont même plus performantes sur les boîtiers hybrides que sur les boîtiers reflex de l’époque. Prenez par exemple un 150-600 mm f/5-6,3 DG OS HSM | Contemporary sur un Canon EOS R6 : cela fonctionne mieux que sur un EOS 6D. Il y a donc aussi des gens qui achètent des optiques reflex pour les monter sur des boîtiers hybrides, parce qu’ils ne trouvent pas l’offre équivalente actuellement dans les gammes pour hybrides.

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150-600 mm f/5-6,3 DG OS HSM | Contemporary

Il y a également le marché de l’occasion ?

En effet, le marché de l’occasion se porte très bien pour Sigma. On voit que la valeur des optiques Sigma a tendance à être plus importante que les années précédentes. C’est une grande fierté pour nous, c’est très bon pour la marque et pour les utilisateurs.

Quel est l’état du marché de la photo vu par Sigma en 2022 ?

Le marché de la photo en 2022 va entrer dans une phase de normalisation, après deux années de Covid, fortement perturbées par les problèmes de logistique internationale et de disponibilité sur le marché des semi-conducteurs. Cela nous impacte d’ailleurs au niveau des micro-processeurs présents au sein des objectifs.

Heureusement, chez Sigma on a la chance – et c’est une identité de la marque – d’avoir notre base de production au Japon. En termes de logistique, nous n’avons donc pas été trop perturbés, si ce n’est en termes de coût, puisque nos produits voyagent par avion. Les lignes passagers ayant été coupées pendant la pandémie, il a fallu se rabattre sur le transport par cargo, plus limité et également plus long, avec de gros embouteillages sur certains hubs d’arrivée en Europe.

Sigma a donc été perturbé en termes de coût et de temps de transport mais la production a continué à l’usine quasiment comme en temps normal. L’impact a été limité sur quasiment la totalité de nos produits, ce qui n’a pas été le cas de nos confrères.

Il y a ainsi eu des périodes de pénurie, suivies des périodes de forte demande, puis des périodes de forte livraison, puis pénurie à nouveau. Je pense qu’en 2022 ce phénomène se normalise pour la plupart des fabricants.

Quelle gamme est la plus dynamique chez Sigma en France ?

En termes de croissance, c’est la monture E, c’est certain. La gamme s’étoffe au fil des mois. Mais on a aussi remarqué une très grosse demande sur des objectifs comme le 150-600 mm f/5-6,3 DG OS HSM | Contemporary reflex, qui se vend encore mieux en 2022 qu’en 2021. Le 105 mm f/2,8 EX DG OS HSM Macro pour reflex également. C’est dû au fait que Sigma continue à produire et à commercialiser des optiques pour reflex quand des fabricants comme Canon ou Nikon ont fortement réduit voir arrêté la plupart de leurs produits reflex.

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Vous avez aussi récemment annoncé des nouveautés dans la gamme Ciné L ?

Oui, il y a eu une nouveauté avec le 65 mm T1.5 FF, qui a été tout de suite décliné en version Classic. Il s’agit d’un complément de gamme [la gamme Sigma Ciné Lens dispose désormais de 11 objectifs plein format, NDLR]. Malheureusement, cette optique ne sortira pas en version photo, puisque le développement de nouveaux produits photo reflex n’est plus une priorité.

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Nous avons donc également sorti cette optique en version Classic : c’est le même verre que dans les optiques Ciné T1.5 que tout le monde connait, mais avec un système de coating qui a été revu de fond en comble. Tous les traitements de surface sur toutes les faces de toutes les lentilles ont été repensés pour être uniformes d’une optique à 13 lentilles à une optique à 19 lentilles.

Pourquoi proposer ces deux versions pour une même optique Ciné ?

Parce qu’il y a une demande sur le marché. La version Classic a tendance à être beaucoup moins contrastée car les traitements de surface développés depuis une trentaine d’années servent à deux choses : améliorer les micro-contrastes de l’image et également la transmittance de la lumière, soit la capacité à restituer 100% de la lumière entre l’extrémité de l’objectif et le capteur.

On se retrouve donc avec des objectifs qui sont toujours à une profondeur de champ équivalent f/1.4 en photo mais la version normale T1.5 dispose d’une transmittance parfaite. Sur la version Classic, du fait de ces traitements très spécifiques et inspirés des formules que l’on trouvait dans les années 60, on a une transmittance à T2.5, donc on a beaucoup moins de lumière qui arrive jusqu’au capteur. Le contraste est donc moins important. Il y a également beaucoup plus de réflections internes dans l’objectif, ce qui crée des flares. Ces deux caractéristiques sont très demandées par le monde de la vidéo et du cinéma.

D’ailleurs, Sigma n’a pas encore développé d’objectif anamorphique ?

Non, pas encore. Je ne peux bien sûr pas vous annoncer le futur de notre gamme Ciné mais les optiques anamorphiques sont bien entendu en considération, compte tenu de la demande actuelle sur le marché. Mais nos ressources en ingénierie, comme notre président M. Yamaki le répète régulièrement, ne sont pas infinies. Il y a donc des choix à faire entre le renouvellement de la gamme pour les appareils photo hybrides et le développement de nouvelles optiques Ciné. Seul l’avenir nous le dira.

Tamron vient d’annoncer une première optique en monture Nikon Z. Est-ce que l’on peut s’attendre à une arrivée très prochaine de Sigma sur cette monture ?

Comme vous vous en doutez, je ne peux pas révéler de secret concernant les futurs montures chez Sigma. Le message que M. Yamaki nous demande de transmettre est le suivant : « en tant que fabricant d’optiques, notre mission est de couvrir un maximum de montures. Nous travaillons dur chaque jour pour couvrir le plus de montures possible ».

Je ne peux donc rien dire de plus.

On peut donc dire que la monture Z semble ouverte, donc des opticiens comme Sigma pourraient bientôt proposer des alternatives ?

Ce n’est pas impossible.

Quelles sont les ambitions de Sigma en termes d’appareil photo, notamment avec le développement du nouveau boîtier à capteur Foveon plein format ?

Nos ambitions ne sont pas de concurrencer les fabricants comme Canon, Sony, Nikon ou Panasonic sur des produits très grand public qui nécessitent, pour se mettre au niveau en termes de performances, des ressources en ingénierie qui ne sont pas à notre disposition. Nous avons donc des partis-pris différents et Sigma essaie de se différencier sur le produit.

On a actuellement en gamme les boitiers fp et fp L qui sont les plus petits boitiers plein format du marché. Ils se basent sur un concept qui fait débat depuis des années : la modularité des boitiers. Sigma fourni ici une base avec un capteur, une interface avec un écran, de quoi naviguer dans les menus et prendre des photos, une batterie et une carte mémoire. Ensuite vous allez pouvoir équiper votre boitier selon vos besoins, par exemple d’un viseur optique, d’un grip, d’un viseur électronique, d’une petite poignée, d’une grosse poignée, etc.

Nous mettons également les plans du produit à disposition des accessoiristes et même du grand public afin qu’il puisse fabriquer lui même ses accessoires. On a par exemple des utilisateurs avec un petit bagage d’ébéniste qui fabriquent eux-même leur poignée en bois grâce à toutes les cotes fournies. Nous avons également des accessoiristes asiatiques qui ont créé des systèmes de support pour disque pour l’enregistrement vidéo en RAW directement sur SSD que permet le Sigma fp.

Pouvez-vous nous dire où en est le développement du capteur plein format Foveon ? Et pour rappel, qu’est-ce qui différencie un capteur Foveon d’un capteur classique ?

Nous avons actuellement un petit trou dans la gamme Foveon. M. Yamaki [PDG de Sigma Corp] s’en est expliqué plusieurs fois pendant les deux dernières années. Nous sommes aujourd’hui en phase quasi-définitive d’un prototype plein format de la nouvelle architecture Foveon.

Malheureusement, la crise des semi-conducteurs fait qu’il y a une file d’attente assez importante pour ce genre de production, d’autant plus que nous sommes sur du prototype avec une toute petite production. Sigma n’est donc pas forcément prioritaire dans les files d’attente des fabricants de semi-conducteurs. Mais on est prêt et on aura bientôt un prototype plein format.

Ensuite il suffira de l’intégrer dans un boîtier, de finaliser l’interface et le logiciel et on espère avoir un boîtier plein format Foveon à monture L le plus rapidement possible.

En quoi l’usage d’un capteur Foveon plein format permet à Sigma de se différencier ?

C’est dû à sa technologie intrinsèque. Le capteur Foveon se passe d’interpolation.

Pour rappel l’interpolation est une technique inhérente à la technologie des capteurs que la plupart de nos confrères utilisent : tous les capteurs du monde voient en noir et blanc à la base – chaque pixel voit un 0 ou un 1. Pour créer une image colorée on vient y appliquer une matrice : la matrice de Bayer pour la plupart des boîtiers, la matrice X-Trans chez certains boitiers Fujifilm.

Toutes ces matrices ont “des trous dans la raquette” puisque l’on vient arbitrairement décider qu’à un certain nombre de pixels vont être attribués soit la couleur verte, soit la couleur rouge soit la couleur bleue. Il y a forcément des pixels où l’on n’a pas l’information verte ou bleu ou rouge. On précède donc à ce que l’on appelle une interpolation, c’est-à-dire que l’on va deviner ou faire une moyenne de ce qu’il se passe entre ces deux pixels rouges, verts ou bleus.

L’intérêt du capteur Foveon est que pour chaque pixel il vient récupérer la totalité de l’information de couleur dans la profondeur. On a donc la totalité de l’information pour chaque pixel. On obtient ainsi des photos beaucoup plus précises au niveau du détail, tout simplement.

Quels sont les objectifs les plus demandés à l’heure actuelle chez Sigma ?

Cette donnée est un peu confidentielle. Les plus demandés, compte tenu du fait que nous n’avons pas de problème de livraison, sont forcément les plus vendus. Ce que je peux dire c’est que l’on a de très bons chiffres sur les optiques standard 24-70 mm f/2,8 ou 28-70 mm f/2,8 que ce soit en hybride ou reflex. Mais aussi les 150-600 mm Contemporary reflex et 105 mm Macro en hybride ou en reflex font partie de nos best-sellers.

Sigma n’a pas de roadmap pour ses objectifs à venir ?

Non, nous n’annonçons pas de roadmap. C’est la volonté du Japon. Compte tenu du fait que l’on n’est pas équipementier d’un système à proprement parler, et qu’on n’a pas énormément d’utilisateurs de boîtiers de chez Sigma, nous avons moins besoin que les fabricants de boitiers de divulguer une roadmap car nous avons moins besoin de rassurer nos utilisateurs sur le futur de la monture.

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Merci à Foucauld Prové d’avoir répondu à nos questions. Nous tenons également à remercier l’équipe de Sigma France pour cette interview.

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