Se faisant tour à tour conteur, historien, scientifique ou alchimiste, le photographe Lucas Leffler présente à 28 ans un travail fascinant. Sa série Zilverbeek et ses tirages sur de la boue mettent en image un fait divers passionnant lié une mythologie industrielle qui nous parle de la photographie argentique d’une manière inédite.


Quel est votre rapport à la photographie ?

J’ai poursuivi des études de photographie durant 8 ans, d’abord par une formation média assez généraliste passionnante qui abordait autant l’histoire que la technique ou la pratique. J’ai donc été plutôt dans l’expérimentation de ces notions que dans l’improvisation, au moment où j’ai finalement eu un appareil entre les mains.

J’ai tout de suite apprécié l’expérimentation de la matière argentique, le travail à la chambre technique. En chambre noire, j’ai un rapport différent à la photo, à la matière, mais aussi au temps et à la création. J’ai d’abord montré un travail assez expérimental, conceptuel, détaché du réel de la prise de vue. Après une formation plutôt tournée vers le photoreportage, j’ai appris à porter un message par l’image pour aborder une narration moins abstraite, toujours expérimentale, mais avec le fait comme point de départ.

En 2017, vous découvrez un article d’archive des années 30 parlant d’un ruisseau gorgé d’argent et d’une ancienne usine de produits photographiques …

Je travaillais sur la fin de l’industrie argentique, le terme d’une époque fascinante et d’une certaine mythologie industrielle. Je me documentais sur la fermeture des usines Kodak à Rochester et à Chalon-sur-Saône. Je suis aussi allé à Manchester pour photographier les usines Ilford puis chez Agfa-Gevaert, le Kodak belge. J’y ai découvert des archives fascinantes, un lieu arrêté dans le temps où un guide m’a parlé du Zilverbeek, ce ruisseau d’argent où un ouvrier récupérait jusqu’à ½ tonne d’argent. Le projet a alors pris une tournure différente.

© Lucas Leffler

Dès ce moment vous aviez en tête le procédé employé et les images à venir ?

À l’origine j’imaginais seulement un livre photo autour des archives. Le livre a donc précédé ce qui est devenu Zilverbeek et inclut in fine des photos d’archives, une scénographie sur plaques d’acier oxydées et une documentation de mon travail. L’expérimentation avec la matière et la boue est arrivée plus tard. Les échantillons de terre prélevés étaient initialement un outil documentaire accompagnant la lecture de mes images. Zilverbeek est une quête du Graal, c’est l’histoire d’un homme qui transforme la boue en argent. Finalement cela décrit aussi mon approche qui progressivement s’est faite plus plasticienne, au plus près de la matière argentique.

« Zilverbeek est une quête du Graal, c’est l’histoire d’un homme qui transforme la boue en argent. »

Depuis 50 ans, plus rien n’a été rejeté dans ce ruisseau et l’usine a fermé. Comment avez-vous travaillé pour mettre au point une matière première photographique autre que le papier et transformer la boue en œuvre d’art, en mudprints ?

En effet, le ruisseau lui-même n’est plus pareil et la ville s’est urbanisée, l’article a une centaine d’années à présent. Le ruisseau, devenu souterrain, débouche près d’un parc où j’ai pu récupérer la boue. Initialement j’altérais mes plans-films pour obtenir des taches et un rendu plus sombre. J’ai ensuite essayé d’ajouter à cette matière organique des couches de nitrate d’argent en gélatine liquide de manière à travailler la boue comme un papier photo et donc la rendre photosensible. J’effectue mes prises de vue en argentique ou en numérique que je transfert ensuite sur un négatif utilisé en chambre noire pour un tirage mudprint.

Zilverbeek Lucas Leffler

© Lucas Leffler

Qu’en est-il du passage du temps sur cette matière inédite ?

Je m’assure que l’ensemble ne soit pas trop fragile, mais cela reste difficile. On perçoit des fissures, des cailloux en relief dans l’image qui craquelle et en parait émaillée. Je sculpte l’image à partir d’une matière brute, organique. C’est ça qui m’attire : la matière, les matériaux et leurs propriétés. C’est pour cela que la sculpture me parle beaucoup, mais aussi l’acier pour mes encadrements sur lesquels je travaille avec des ferronniers-artisans. L’acier est instable, s’oxyde, noircit. J’aime que les matériaux évoluent, bougent.

« Je sculpte l’image à partir d’une matière brute, organique. »

© Lucas Leffler

Les médias lient souvent cette série à des thématiques écologiques…

En effet et j’y suis sensible, mais je préfère préciser que ce n’est pas le point de départ de Zilverbeek. Ce souci écologique est présent en filigrane dans ce travail, mais n’en est pas le cœur et j’utilise d’ailleurs de la chimie. C’est vrai que l’approche de l’ouvrier, sa démarche de recyclage et de dépollution du cours d’eau était très contemporaine. Le cœur de Zilverbeek c’est surtout la mythologie industrielle d’une pollution qui a abouti à créer un ruisseau d’argent. Mes photographies permettent de donner corps à ce qui semble une fable, un conte de fées.

© Lucas Leffler

Avant ce projet vous étiez revenu à la source de la matière argentique en plongeant dans son aspect chimique, mais aussi plus alchimique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a d’anciennes croyances alchimistes autour des métaux et surtout de l’argent. Il est dit que les 7 métaux croissent dans le sol en fonction de l’attraction qu’exercent les 7 planètes sur des matières qui leur sont respectivement liées. Si cela n’est pas validé scientifiquement, cette poésie me touche. Ce qui est prouvé c’est que les liquides réagissent à la position des planètes, la Lune a par exemple une incidence sur les marées. L’argent serait un métal lunaire, cela influe sur son utilisation en procédé photographique.

L’argent est le métal ayant le plus grand taux de réflexion de la lumière comme la Lune qui n’émet quasiment pas de lumière, elle reflète celle du soleil. Mon point de départ c’est le travail de l’argentique : le récit minéral par l’image. Comme un chercheur d’or, je suis allé visiter des mines pour comprendre l’extraction. L’argent a aussi une fonction ésotérique forte. Il renverrai le mal à son émetteur : on appliquait par exemple une couche d’argent protectrice sur les miroirs. Le croissant de Lune est donc devenu le symbole alchimique de l’argent. Ce parallèle entre l’astre et le métal a donné son nom à la série Crescent, c’est aussi l’évocation de quelque chose en devenir, un projet en croissance.

« L’argent serait un métal lunaire, cela influe sur son utilisation en procédé photographique ».

Cela vous a mené à reproduire des expérimentations passées, minorées ou ignorées par la science en les reconstituant (re-enactement).

Mes expérimentations sont photographiques, mais aussi scientifiques, alchimiques. Dans les années 20, Lilly Kolisko travaillait avec des métaux solubilisés (solution de fer, d’argent…) absorbés dans un papier filtre en fonction du rapprochement des planètes et des cycles lunaires. Nous ne connaissons pas la dimension protocolaire de son approche, mais elle a obtenu des formes intéressantes. Crescent, inspiré de son procédé est toujours en cours. j’ai obtenu des fluctuations intéressantes, pas encore tout à fait expliquées.

Célestographies © Lucas Leffler

Je me suis aussi intéressé au travail d’August Strindberg qui a réalisé ce qu’il a poétiquement nommé « célestographies« . Sur plaques de métal, il est parvenu à obtenir des images créées par la lumière astrale. Ses « tirages«  sont d’ailleurs assez proches de ce que l’on obtient en astrophotographie. Mon travail de synthétisation de l’argent à la lumière lunaire fait référence à ce geste. L’astre voile ou noircit le papier argentique et je retravaille ensuite ce tirage en le sulfurisant pour un effet miroir qui renoue avec l’aspect métallique de l’argent.

© Lucas Leffler

Votre travail a été mis à l’honneur lors de nombreuses expositions. Quelle est la réaction du public face à ces images ?

Je vois vraiment l’exposition comme une sorte de laboratoire, beaucoup présentent un résultat dont ils sont sûrs alors que j’expose des projets en cours. L’exposition est une forme d’expérimentation pour moi qui suis dans production constante. Pour Zilverbeek, je ressens une certaine fascination. En réaction aux images et au contexte dans lequel elles sont nées, beaucoup s’interrogent, me questionnent sur la véracité de tout cela. J’aime que le public se tienne entre fiction et réalité.

© Lucas Leffler

Quels sont vos projets ?

Je fais habituellement beaucoup de recherches avant de photographier, de créer. Homeplay, réalisé lors du confinement était donc une parenthèse artistique, un travail sans recherche préalable pour un retour à la prise de vue et au moment présent. C’était aussi pour me pousser, comme beaucoup l’ont fait en cette période, à rester créatif. Mon approche était expérimentale dans la prise de vue, j’aimerai prolonger Homeplay d’une manière différente.

Depuis un an, je simplifie et perfectionne ma production de mudprints, je suis dans un développement technique perpétuel. Je serai également présent à Paris Photo en novembre prochain.


Merci à Lucas Leffler pour ses réponses.

Le travail de Lucas Leffler est à découvrir sur son site et sur Instagram. Zilverbeek sera également exposé à Paris Photo par la Galerie Intervalle du 11 au 14 novembre prochain.

Le livre Zilverbeek (20 x 28 cm) est disponible à la Fnac (75,99 euros)