De 1935 à 1965, les photographes américains et étrangers installés à New York capturèrent l’atmosphère de l’époque à travers des photos de rue modernes et engagées. Véritable révolution visuelle et culturelle, ce nouveau point de vue sur la street photography fut défini comme l’École de New York. Le mouvement est aujourd’hui célébré à l’occasion d’une exposition inédite, The New York School Show au Pavillon Populaire de Montpellier du 7 octobre 2020 au 10 janvier 2021.

L’avènement de la street photography moderne

Le mouvement new-yorkais caractérise l’émergence d’une photographie de rue libérée, éloignée de l’approche cubiste ou surréaliste de la photographie européenne. Là où Paris recherche l’émotion et la poésie, la photographie urbaine new-yorkaise est plus expérimentale et annonce l’avènement du street art. La définition qu’en donne Dave Heath (1931-2016) permet de saisir la portée narrative des images de l’École de New York.

« Mes photos ne sont pas sur la ville, mais nées de la ville. Je l’ai toujours envisagée comme une scène, et les passants comme des acteurs, qui ne jouent pas une pièce ou une histoire, mais sont eux-mêmes cette histoire.»

Dave Heath

© David Vestal, Photo Courtesy Robert Mann Gallery, New York

L’influence des maîtres de la photographie documentaire

Ces photographes expressifs ne partent pas tout à fait d’une page blanche grâce à Walker Evans ou Henri Cartier-Bresson. Walker Evans initiera le mouvement en documentant la banalité urbaine et les détails du quotidien.

Le maître de cette nouvelle modernité sera bientôt suivi de Robert Frank, Louis Faurer ou encore Saul Leiter, portés par le lancement de jeunes publications friandes de leurs clichés et par la naissance en 1936 du collectif de la Photo League. Les avancées technologiques, notamment grâce aux dernières pellicules Kodak, ont permis à ces photographes de rendre compte à la lueur des néons de la vie nocturne de la ville qui ne dort jamais.

Zoom photographe : Saul Leiter

La pluralité de regards unis par l’engagement social

Le sujet urbain demeure sensiblement le même, mais c’est son traitement qui témoigne d’un regard engagé et d’un parti pris où le photographe laisse libre cours à sa subjectivité. Ce « mordant » comme le définit Howard Greenberg, directeur de la galerie new-yorkaise éponyme, ambitionne de faire vivre ces images à travers la publication et l’exposition.

Bien qu’hétéroclite et fragmenté, le mouvement est rassemblé dans les années 90 sous le nom d’École de New York par l’historienne de la photographie Jane Livingston. S’y ajoutent d’autres signatures mises à l’honneur au Pavillon Populaire.

Ce que partage cette génération de photographes de rue c’est avant tout la liberté, un engagement social parfois étendu à la politique et un désir de renouveler la photographie en établissant un dialogue avec d’autres arts créatifs comme le graphisme, la poésie ou la littérature. À l’image de Morris Engel ou de William Klein, nombre de ces artistes pluridisciplinaires toucheront avec succès au cinéma.

New York, l’incontournable

Si certains sont des New-Yorkais de souche ou quittent leur État natal pour s’immerger dans le bouillonnement artistique de la Big Apple, d’autres comme Lisette Model ou Ben Shahn n’hésitent pas à laisser derrière eux Autriche ou Russie pour cette ville de tous les possibles. Diane Arbus, Robert Frank mais aussi Bruce Davidson ou Ted Croner partagent cette fascination pour la ville qui ne dort jamais, inlassablement arpentée et capturée par leur objectif pour écrire une nouvelle photographie de rue.

© Saul Leiter Foundation, Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York

Ruth Orkin (1921 – 1985)

Ruth Orkin s’initia dès ses 10 ans à la photographie et n’hésita pas à rallier Los Angeles à New York à vélo à 17 ans afin d’assister à l’Exposition universelle, un périple qui constituera son premier photoreportage. Dans les années 40, Ruth Orkin photographie les plus grands musiciens pour le titre de nombreuses publications. La photographe, qui deviendra par ailleurs une cinéaste reconnue, parcourt le monde mais c’est à New York, de la fenêtre de son appartement surplombant Central Park, qu’elle réalise ses clichés favoris rassemblés dans deux ouvrages.

© Ruth Orkin Photo Archive, Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York

Ted Croner (1922-2005)

Sa photo la plus célèbre, Taxi -New-York – Night marque sa période d’étude au sein du « laboratoire de design » d’Alexey Brodovitch. Comme de nombreux de ses compatriotes, Ted Croner bénéficiera du soutien d’Edward Steinchen, directeur du département photo du MoMA qui présentera son travail de jeunesse dans deux expositions.

À la façon d’un Edward Hopper de la photographie, ses images s’attardent sur les cafétérias, les diners et la vie nocturne de ces lieux rassemblant des somnambules solitaires. Cet isolement urbain sera également le sujet de prédilection de Dave Heath et de son exposition de 1963 A Dialogue with Solitude.

© Catherine Croner, Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York

Arthur Leipzig (1918-2014)

Né à Brooklyn, Arthur Leipzig rejoint la Photo League en 1941 et demeurera l’un de ses membres assidus jusqu’en 1949. Il se lance avec succès en tant que photojournaliste indépendant parcourant le monde pour Life, Le Sunday New York Times ou encore This Week. De Coney Island au sommet du pont de Brooklyn, Arthur Leipzig ne se lassera jamais d’immortaliser les rues de New York, leurs ouvriers et jeux d’enfants.

© Estate of Arthur Leipzig, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York

Diane Arbus (1923-1971)

S’initiant tout d’abord à la photographie de mode aux côtés de son époux, Allan Arbus, Diane Nemerov se tournera rapidement vers le portrait. Doublement lauréate de la bourse Guggenheim, Diane Arbus expose ensuite au MoMA. Parmi ses influences, sa professeure Lisette Model (1901-1983) la marquera particulièrement. Ses sujets de prédilection : les freaks, ces hommes, femmes et enfants qui fascinent tant qu’ils dérangent. Cette envie de mettre en lumière une Amérique hors norme en quête d’identité l’amènera à photographier inlassablement les travestis jusqu’à sa disparition en 1971.

Bruce Davidson (1933-)

Bruce Davidson est assurément le photographe des inégalités et des oubliés. De retour à New York après avoir été stationné près de Paris où il rencontre Henri Cartier-Bresson, fondateur de l’agence Magnum il en devient à son tour membre en 1958.

Lauréat d’une bourse Guggenheim, il s’attachera à immortaliser l’engagement du mouvement afro-américain pour les droits civiques. En 1967, il postera son objectif sur la East 100th Street à Manhattan, un quartier pauvre et délaissé qu’il affichera sur les murs du MoMA en 1970.

Loin de le détourner de New York, les années 80 amèneront Bruce Davidson à inlassablement cartographier la misère au fil des lignes du métro new-yorkais. Le début des années 90 sera consacré à Central Park ; une exploration de la nature urbaine qui continue d’animer le travail du photographe de 87 ans.

© Bruce Davidson / Magnum Photos, Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York

Robert Frank (1924-2019)

Le photographe et réalisateur de documentaire d’origine suisse immigre en 1947 aux États-Unis. D’abord photographe de mode pour Harper’s Bazaar, comme le fut Louis Faurer, il parcourt ensuite le pays pour documenter le quotidien des différentes couches sociales. De ses 28 000 clichés, il tire un livre publié en 1958, Les Américains, rassemblant 83 images qui révolutionneront l’art photographique. Robert Franck façonna la photographie de la seconde moitié du XXe siècle.

Sid Grossman (1913-1955)

Né à New York, le photographe et son compère Sol Libsohn y fonderont la Photo League en 1936 afin de promouvoir la photographie comme vecteur du changement social. Son influence sera majeure sur les photographes de l’époque, son enseignement accompagnant l’évolution du travail de Ruth Orkin, Lisette Model, Arthur Leipzig et tant d’autres. La Photo League, soupçonné d’activités politiques subversives fermera ses portes en 1951. L’œuvre personnelle de Sid Grossman est restée très attachée à Cooney Island et à Little Italy auxquels il consacra nombre de pellicules.

Ben Shahan (1898-1969)

Sa famille fuira la Russie pour gagner Brooklyn où Ben Shahan acquerra rapidement une certaine réputation comme peintre et graphiste. Les années 30 le verront partager un studio de Greenwich avec Walker Evans qui l’initiera aux aspects techniques de la photographie.

Grévistes et chômeurs seront ses premiers modèles, un intérêt pour la réalité sociale qui amènera Ben Shahan à travailler à son tour pour la FSA (Farm Security Administration). Sa notoriété de peintre dépassera son œuvre photographique jusqu’à une exposition posthume en 1969.

La rétrospective inédite présentée à Montpellier au Pavillon Populaire est le premier évènement européen consacré à l’École Photographique de New York. Les 22 photographes sélectionnés et les 160 tirages originaux en couleur et noir et blanc permettent de mieux définir et comprendre ce tournant pour la photographie urbaine.

Informations pratiques
The New York School Show, les photographes de l’École de New York, 1935-1965
Du 7 octobre 2020 au 10 janvier 2021
Pavillon Populaire de Montpellier
Esplanade Charles-de-Gaulle, 34000 Montpellier
Tél. 04 67 66 13 46
Entrée libre
Du mardi au dimanche
De 10h à 13h et de 14h à 18h

En savoir plus sur le site du Pavillon Populaire à Montpellier