Exposée au festival Planche(s) Contact de Deauville, Letizia Le Fur nous a accordé un entretien. L’occasion de mieux comprendre le travail de la talentueuse photographe française en passant derrière l’objectif pour découvrir l’origine de son cycle Mythologies. À travers ses images prises en pleine nature mettant en relation le corps nu masculin et les éléments, Letizia Le Fur dresse un tableau de notre condition humaine qui interroge autant notre rapport à la nature, au corps que notre quête de beauté et de liberté.

© Letizia Le Fur, Mythologies, Chapitre 1, L’Origine

Letizia, vous auriez pu devenir peintre plutôt que photographe…

Effectivement, je suis arrivée tardivement à la photo. J’ai passé mon enfance dans ma chambre en banlieue parisienne à dessiner, peindre et reproduire les toiles de maitre. J’ai fait les Beaux-Arts de Tours mais j’y ai été assez déçue, écrasée et impressionnée par le poids de l’héritage des artistes étudiés. Je ne voyais pas quoi apporter de nouveau ou différent.

Comment en êtes-vous arrivée à la photographie ?

La peinture était devenue une souffrance. Aux Beaux-Arts j’ai pu découvrir la sculpture, la gravure, et c’est ma rencontre avec Valérie Belin, ma professeure qui m’a amenée à la photographie, longtemps sous-estimée. Ce fut une révélation, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Aujourd’hui je ne dessine plus, même pour mes enfants, c’est derrière moi.

La peinture exerce-t-elle toujours une influence sur vous ?

C’est certain, je ressens un manque qui se traduit dans mes photos. Je retrouve derrière l’appareil des sensations et des réflexes de peintre, je compose mes photos comme un peintre son tableau. Je travaille par touches de couleur, les codes, les règles picturales ressortent dans mes clichés.

« Je compose mes photos comme un peintre son tableau. »

Quelles œuvres ou courants vous inspirent ?

Principalement les surréalistes dont, jeune fille, je reproduisais les toiles sans en comprendre toute la portée symbolique. Ces toiles oniriques, où le rêve et la mythologie sont omniprésents, colorent ma photographie. En parallèle, la littérature antique et les mythologies grecques nourrissent mes réflexions. Je relis régulièrement Ovide. Aujourd’hui je m’intéresse à une photographie plus abstraite, je souhaite travailler sur de nouveaux points de vue pour n’arriver, grâce à du post-traitement, qu’à des couleurs et des formes.

© Letizia Le Fur, Mythologies, Chapitre 1, L’Origine

Comment définiriez-vous votre regard photographique ?

Ma photographie est fictionnelle et onirique. Ces influences surréalistes et mythologiques sont palpables sans être littérales. Je n’ai absolument pas une approche documentaire ancrée dans la réalité. Je propose une photographie picturale.

« Mythologies » se compose de deux volets, pouvez-vous revenir sur cette démarche ? 

Le premier chapitre, L’Origine présente le double motif du paysage sauvage et de l’homme nu. Je suis partie du « chaos » formulé par Hésiode, l’avant-maturité, l’avènement d’un après. La nature reste le sujet principal de ces photos à l’empreinte fantastique. Cet homme devient une sorte d’Ulysse, ou d’Adam. Il est parfois fort, parfois vulnérable et semble errer dans ce paysage merveilleux quelquefois inquiétant. Le second volet, L’Âge d’Or se réfère à l’harmonie décrite par Ovide, une obsession et une promesse utopique de beauté, d’innocence. C’est un travail en partie autobiographique, forgé par mon enfance, ma lecture des mythes, le début de mon histoire d’amour.

Vos images organiques mettent en scène le corps nu en pleine nature, quels messages transmettent-elles ?

Ce nu est presque un hasard, je voulais une présence humaine dans ces paysages naturels. Les vêtements auraient sonné faux, reviendraient en quelque sorte à faire du nu habillé. J’ai beaucoup réfléchi au traitement du nu masculin rare dans l’histoire de l’art. C’est un exercice difficile, mis de côté depuis l’Antiquité et la peinture classique. La photo de nus masculins est généralement associée à la photographie érotique ou gay comme celle de Pierre et Gilles. Cela change, notamment grâce à des femmes comme Laura Stevens (exposant actuellement Corps d’Hommes à la galerie Miranda). Je voulais à mon tour apporter la vision d’une femme, sous-représentées dans la photo d’art, sur le nu masculin, le réhabiliter.

© Letizia Le Fur, Mythologies, Chapitre 1, L’Origine

N’est-ce pas une façon de vous distancier de votre travail pour les marques et magazines de mode ?

Le nu, comme la nature sauvage, c’est se défaire de ses codes, de la société et pour moi prendre mes libertés par rapport à mon travail de commandes. Mon cycle Mythologies n’a pas de vocation politique ou sociologique. Je l’ai initié en 2019, mais il résonne malgré tout fortement avec nos envies actuelles de libération, avec nos angoisses écologiques. Le corps nu c’est aussi cette renaissance.

Ombres, flous ou de dos, votre modèle reste anonyme, faut-il y voir une métaphore ? 

C’est en effet très important pour la portée de ces images. Je souhaitais montrer ce corps masculin qui est universel, n’est ni petit ni grand, ni mince, ni gros. C’est un corps sculptural grec qui a des formes, qui représente tous les hommes sans être incarné.

© Letizia Le Fur, Mythologies, Chapitre 1, L’Origine

Vos photos content elles une quête de beauté  ?

Je suis fascinée par la nature, je peux me perdre dans sa contemplation. Photographier me permet de me laisser absorber par les éléments, les couleurs et textures. La beauté c’est une obsession qui s’enracine dans quelque chose d’ancien chez moi qui ai grandi dans des lieux laids, sans couleurs et déshumanisés. On me dit parfois que mes images sont angoissantes ; je ne montre pas une nature docile, lisse, car la beauté peut être terrifiante. Ce sont des thèmes universellement révérés, mais à la beauté singulière, étrange : des paysages sauvages et déserts, des arbres tordus par le vent…

« La beauté peut être terrifiante. »

Quel(le)s photographes appréciez-vous ?

Je suis totalement fascinée par Cindy Sherman, par son approche du corps, de la beauté et de la mortalité. Elle aussi évoque la métamorphose. Les portraits minimalistes de Rineke Dijkstra, son traitement de la couleur, de la lumière, là encore par l’utilisation du flash, et le lien créé entre le corps et la nature m’émeuvent beaucoup. On me rapproche souvent de Sarah Moon, sa perception de la couleur teinte mon travail publicitaire.

Que souhaitez-vous transmettre par la photographie ?

Je veux faire du bien à travers mes images. Il n’y a là aucune velléité thérapeutique, j’ai en moi des images mentales qui m’accompagnent. C’est essentiel de transformer le laid, le mauvais en esthétique ; c’est en cela que je parle de catharsis. J’ai d’ailleurs commencé mes séries personnelles en revenant sur mes lieux d’enfance pour y trouver du beau. Mes photos sont toujours le point de départ d’une histoire mais chacun est libre d’en donner sa propre interprétation.

© Letizia Le Fur, Mythologies, Chapitre 2 L’Âge d’Or

Jeux d’ombres et clair-obscur appuient le caractère de vos photos, comment traitez-vous la lumière ?

Je travaille à la lumière naturelle pour plus de profondeur, mais j’aime utiliser le flash qui accentue cette impression d’un éclairage brut, comme les phares d’une voiture, un clin d’œil à ma carte blanche Alpine/Leica. Le flash fait exploser les couleurs et annule les plans. J’utilise aussi un procédé de cinéma : la nuit américaine. Je travaille en fausse nuit grâce aux réglages de mon flash dans la lumière éblouissante de midi. Je profite ainsi de l’éclat des couleurs. Ces styles différents sont unifiés par la couleur et par ma composition.

Vous êtes exposée à ciel ouvert pour la onzième édition du festival Planche(s) Contact à Deauville, une mise en scène idéale pour cette série ?

Je suis ravie que mes photos soient à Deauville, en immersion dans la nature, en front de mer. Ce format monumental correspond bien à ces inspirations mythologiques. Je ne fais pas à proprement parler de la sélection des résidents. J’ai offert mes images à l’association Photo 4 Food qui organise des ventes au profit d’aide alimentaire et qui a pu, à l’occasion du festival Planche(s) Contact, sélectionner parmi ses photographes donateurs ceux qui seraient présentés à Deauville.

Quels sont vos projets à venir ?

Je souhaite développer mon travail personnel, ce que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire durant le confinement. Je suis photographe depuis des années, mais être artiste-photographe, montrer mes images personnelles, tout cela est très jeune pour moi. J’adorerai repartir en résidence : ce cadre aux contraintes prédéfinies, hors du temps, me convient. C’est une immersion idéale pour créer. Je continue le cycle photographique de Mythologies. Après ce second volet de L’Âge d’Or, je souhaite m’essayer à une écriture photographique plus abstraite. Les monstres et les livres d’Ovide s’y prêtent d’ailleurs parfaitement.

Merci à Letizia Le Fur pour ses réponses.

Les photographies de Letizia Le Fur issues de sa série Mythologies, sont à découvrir à Deauville à l’occasion du festival Planche(s) Contact du 17 octobre au 3 janvier et sur son site.

Une monographie, L’Origine, sera proposée fin octobre aux éditions Rue du Bouquet.