Pour son dernier carnet de voyage du projet From Desert, Léo Coulongeat nous emmène à bord du train Douira,  le train le plus long, le plus lourd et le plus lent au monde.


À la recherche d’histoires du désert, je suis tombé sur la Mauritanie il y a quelque temps.

En bon touriste, je m’attarde d’abord sur les habituelles interdictions du gouvernement qui vont presque jusqu’à vous garantir une mort lente et violente.

Depuis l’assassinat de quatre touristes en 2007, le pays s’est complètement fermé. L’activité touristique sur le déclin, la population est retournée à une vie rude, mais authentique.

Bienvenue au pays des Maures, carrefour entre les pays arabes et l’Afrique noire.

© Léo Coulongeat

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Comme un mauvais signe, la voiture devant moi percute un lapin du désert qui traverse la route. Mon chauffeur ne bouge pas d’un cil. Je rentre dans la capitale, Nouakchott.

La ville est étouffante. La journée, il fait 40 degrés avec très peu d’endroits où se réfugier. Le soir, la plupart des gens dorment dehors avec une moustiquaire, et quand ils n’ont pas de cour, c’est devant chez eux, dans la rue.

Les déchets et les mauvaises odeurs sont partout, le sable et la poussière envahissent la ville. Le quartier des expatriés, où je loge, n’a pas de route goudronnée et les maisons ne sont qu’à moitié construites.

Il y a quelques heures, j’étais en terrasse à Montmartre.

© Léo Coulongeat

J’ai déjà voyagé dans des régions très pauvres qui m’ont toujours passionné. Ce qui rend cette ville aussi inconfortable pour moi, c’est la quasi-absence de restaurants, de cuisine de rue et même de bar à thé pour se poser.

En voyageant, on apprend à se connaître soi-même. Je me rends compte que la gastronomie occupe une place importante dans ma notion de confort. “Un bon Français”, comme dirait mon grand-père.

© Léo Coulongeat

Pour finir avec ces notes acides, il est difficile de sortir mon appareil photo dans cette grande ville. Même si je me fond bien dans la masse en boubou et très bronzé, sortir un appareil photo ici c’est comme manger un sandwich saumon-avocat devant un affamé.

Je pars en courant de cette ville pour m’enfoncer dans le désert. La route est droite, sans rien autour : nous sommes en plein Sahara.

99% de la Mauritanie est désertique.

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Après plusieurs heures de voyage, rien n’a changé. Le bus me dépose au premier croisement de route pour rejoindre un village dont on m’a parlé. Il fait 45 degrés à l’ombre ce qui ne rafraîchit pas mon état d’esprit, c’est la première fois depuis 11 mois de voyage que je me demande ce que je fais si loin de chez moi.

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Mais l’arrivée dans le village de Tergit est un soulagement. Le paysage monotone a laissé place à des gorges escarpées et une petite oasis.

© Léo Coulongeat

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J’arrive chez une famille adorable. Le premier thé me redonne le sourire, le repas chaud de l’énergie et la baignade dans l’oasis le plaisir du voyage.

Je resterai quelques jours avec eux pour explorer les environs à pieds et les aider à ramasser les dattes qui abondent. C’est devenu assez rare d’être considéré comme un voyageur et non un touriste.

© Léo Coulongeat

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Je me trouve dans la région de l’Adrar. Théodore Monod, un des plus grands explorateurs du Sahara, parlait de cette région en ces termes :

« Ici, nous ne sommes que des hôtes, sans la moindre voix au chapitre, ignorés avec une sereine indifférence, ou provisoirement tolérés : ici, ce n’est pas en notre honneur que fonctionne la machine et nous n’y sommes guère le centre du monde ; il est bon, parfois, de se l’entendre répéter par quelque coin de nature sauvage, vierge, et qui ne ment pas »

Théodore Monot – Méharées

© Léo Coulongeat

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Comme souvent quand je parcours les déserts, le destin me confronte à une situation particulière. Un soir, une tempête de sable nous percute : le Khamsin. Ces vents secs, chauds, poussiéreux et plutôt rares donnent au ciel une teinte orange foncé. J’ai même le droit à quelques gouttes de pluie. lI pleut une fois par an ici.

J’ai toujours apprécié ces moments de chaos naturels. En haut d’une petite montagne, je m’expose aux éléments.

Je découvrirai plus tard que le Khamsin souffle également en Égypte et qu’il est représenté là-bas par le dieu Seth, symbole de la tourmente et du désordre. Son équivalent grec est Éris, qui m’a inspiré pour mon nom de photographe, ERISPHERE.

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La famille qui m’accueille m’enseigne la préparation du thé à la Mauritanienne.
Au Maroc, un proverbe dit :

Le premier thé est amer comme la vie.
Le deuxième aussi doux que l’amour.
Le troisième léger tel un dernier souffle.

En Mauritanie ils parlent des 3J (en arabe) : le charbon, la compagnie et prendre son temps.

De la préparation à la consommation, on peut mettre jusqu’à 1 heure par thé. La grande particularité en Mauritanie, c’est la mousse très épaisse qu’on fabrique en versant du thé d’un verre à l’autre, un très grand nombre de fois. Si la mousse est mal faite ou le thé froid, le Mauritanien ne le boira pas.

Le goût de leur thé ne me convainc pas, mais le rituel, la connaissance et le partage restent un plaisir irremplaçable.

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Un ami de la famille où je loge me propose de m’emmener voir la vallée blanche. Je découvre son véhicule qui s’avère de loin le plus vétuste avec lequel j’ai roulé dans un désert.

J’essaie de le remettre en question sur notre capacité à voyager au milieu d’un désert avec un taudis, mais après avoir arrosé le moteur de la voiture avec de l’eau il semble plutôt confiant …

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« Là où passe un chameau, passe un 4×4»

Adage Mauritanien

Encore faut-il avoir un 4×4. Un pneu crève 30 minutes après notre départ.

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Retour au chaos des villes, à Atar.

Les déchets dans la rue sont si nombreux qu’ils donnent l’impression que l’Amérique Latine est un paradis de propreté : des emballages, des pièces électroniques et, grande nouveauté, des oreilles d’âne et des pieds de chèvre amputés.

« La meilleure façon de marcher est de ne laisser ni empreinte, ni trace. »

Lao tseu

Mon moral oscille dangereusement à nouveau. Je décide d’écourter mes visites pour foncer vers l’objectif principal que je m’étais fixé : voyager dans le train appelé l’épine dorsale du Sahara, ou plus simplement : Douira.

© Léo Coulongeat

Au départ d’Atar, je rencontre Mahmoud, il est venu ici acheter un âne, car chez lui, à Nouadhibou, on ne peut pas en trouver de “neuf”, comme il dit…

Avec le chauffeur, ils emballent littéralement l’âne pour le ranger à l’arrière du 4×4. Sans doute de par mon côté européen sensible, je propose de lui donner un nom, Mahmoud est d’accord, il s’appellera Youssef.

Sur la route, je voyage également avec Ahmed. Il est ingénieur dans le bâtiment et pendant son temps libre, éleveur de chameaux… Malgré sa classe sociale, Ahmed est berbère et reste très proche du désert. Des souvenirs me reviennent d’Égypte, où j’avais rencontré un ingénieur en aéronautique qui avait tout quitté pour retourner vivre d’où il venait, en autonomie, dans les montagnes désertiques (pour redécouvrir cette histoire, c’est ici).

Il semble que souvent, le désert te rappelle à lui.

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Ce train que je cherche est considéré comme le plus long (3km), le plus lourd et le plus lent au monde.

Il a été construit dans les années 70 pour acheminer le minerai de fer du Sahara vers la côte, de Zouerate à Nouadhibou, sur 704 km. Trois trains passent par jour, transportant chacun 17,000 tonnes de minerai, plus que le poids nécessaire pour construire la tour Eiffel…

Un seul wagon passager surpeuplé fait partie du convoi, mais la plupart des voyageurs choisissent les wagons à minerai comme moyen de transport, illégal, mais toléré et gratuit, pour un voyage de 20h sous 45 degrés en journée. La mort par chute est commune.

© Léo Coulongeat

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Quand j’arrive dans la ville de départ, on doit attendre 5 heures avec Mahmoud et l’ensemble des passagers. Pour notre plus grand bonheur, un orage éclate. C’est un déluge digne d’une tempête tropicale qui s’abat au milieu du Sahara … Ici il pleut seulement 2 fois par an et généralement, ce sont quelques gouttes d’eau. Les enfants deviennent fous et courent sous les trombes d’eau.

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Le train arrivera finalement à minuit, 12h plus tard. La veille, j’avais reçu une notification sur mon smartphone sur le mécontentement des Français envers la SNCF.

Branle-bas de combat : le train ne s’arrête que 15 minutes, que les hommes et leurs marchandises soient montés, ou non. Notre mission principale avec Mahmoud consiste à monter Youssef, l’âne empaqueté de 200kg, avec 2 bouts de cordes … La première fois qu’on tente de le hisser, une corde lâche et le bourricot fait une chute de 2 mètres. La deuxième fois, aidé par 2 autres personnes, on y arrive 2 minutes avant que le train ne parte.

© Léo Coulongeat

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Sur le train règne une certaine excitation, dans tous les wagons s’allument des petits foyers de charbon pour faire du thé. Des étincelles volent depuis les wagons comme des gerbes de réussite.

Puis, lentement, les envahisseurs du monstre de fer s’endorment sur les pierres ferriques et sous les étoiles scintillantes.

© Léo Coulongeat

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Au réveil, je découvre vraiment dans quoi je me suis embarqué, et c’est fantastique. Le train file au milieu du désert et des dunes, la poussière de fer s’envole d’un côté du vaisseau comme un grand voile et les visages cachés par des tissus fixent l’horizon.

Nous sommes couverts de poussière grise et rouge. Je me sens au plus proche de mes camarades voyageurs, comme un immigré fuyant son pays. C’est sans doute l’expérience humaine la plus forte vécue pendant mon voyage.

© Léo Coulongeat

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Depuis l’attente du train jusqu’à son arrivée à destination, je vis une guerre photographique.
Deux personnes m’attaquent verbalement en arabe lorsque je sors mon appareil photo, même pour photographier les paysages.

Mes alliés, Mahmoud et ses amis, me laissent prendre des photos et m’encouragent même à le faire, tout en essayant de négocier avec les réfractaires. De nature pacifiste, je perds la guerre de position, mais tente des embuscades pour ramener tout de même quelques clichés.

Pour en voir plus sur ce train, jetez un œil à ce fabuleux documentaire.

© Léo Coulongeat

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Je quitte la Mauritanie vers le Nord pour longer les côtes marocaines. Je sens que ce pays ne m’aura dévoilé qu’une infime partie de son patrimoine désertique.

© Léo Coulongeat

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L’arrivée au Maroc est festive. Je retrouve l’odeur du tajine, le sucre des prunes, les miaulements des chats et le sourire des Marocains.

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J’ai déjà parcouru deux fois le sud du Maroc côté Sahara. La côte semi-désertique est une très belle surprise.

Aujourd’hui, les petits bateaux bleus, symbole visuel du Maroc, côtoient les longues planches de surf et les pêcheurs en djellaba vendent leurs poissons à des Marocains à casquette. Comme souvent sur les côtes désertiques à travers le monde, le vent et les vagues ont amené une nouvelle culture qui, mélangée avec les traditions, rend ces endroits uniques.

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La dernière rencontre importante de mon voyage s’appelle Ambre. Musicienne, enseignante de yoga et de méditation, elle m’apprend un savoir ancien, qui se transmet de bouche à oreille : le Cha Dao. La voie du thé.

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« Unilimited Light, Unlimited Life »

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Ce mode de vie spirituel se rapproche du Zen japonais, alliant méditation et rituel de dégustation du thé, avec comme but d’être en accord avec soi-même et son environnement.

Les 3 attributs du Cha Dao sont :

  • La méthode d’infusion du thé : produit, préparation, matériel…
  • L’environnement : espace cérémonial
  • Un moment de spiritualité : recherche de connexion avec soi-même et de la paix intérieure

© Léo Coulongeat

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Dans les différentes régions où j’ai pu voyager, le thé a toujours été un sujet passionnant pour moi : de la découverte des rituels jusqu’aux produits en passant par les différentes manières de consommer le thé

Cette dernière rencontre est un pont symbolique entre la « fin » de mon projet sur les déserts et ce qui pourrait être un futur projet photographique sur le thé.

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C’est l’heure de rentrer en France et de faire le point sur tout ce que j’ai découvert, appris et partagé dans ces immensités désertiques.

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Retrouvez l’intégralité des carnets de voyage de Léo Coulongeat.