Lieu historique dédié aux jeux et aux arts construit au 19ème siècle, le Jeu de Paume de Paris est réouvert en tant que galerie d’art contemporain en 1991 sous Jack Lang. C’est en 2004 que la Galerie nationale du Jeu de Paume se consacre exclusivement aux médias de l’image contemporaine (photographie, vidéo, cinéma d’essai, documentaire…). Aujourd’hui composé de plus d’une quarantaine d’employés, il est devenu l’un des plus grands centres d’art français (et non pas un musée, puisque le Jeu de Paume ne possède pas de collection permanente), soutenu par le Ministère de la Culture et le mécénat.

Pia Viewing représente, aux côtés de la directrice Marta Gili, l’une des deux seules commissaires d’expositions internes à l’institution, depuis 2014. C’est elle qui m’a reçue dans les bureaux du Jeu de Paume pour parler histoire de l’art, expositions, accompagnement d’artistes et place de l’image dans nos sociétés.

Un parcours en histoire de l’art… Jusqu’au Jeu de Paume

Née au Zimbabwe et ayant étudié l’histoire de l’art en France, Pia Viewing a toujours cherché à étendre ses connaissances des champs de l’art. Après une licence et une maîtrise en histoire de l’art à Rennes, avec option « musée d’application », elle tombe vite dans le bain des métiers d’exposition. D’abord à Rennes, puis à Amsterdam et ensuite au Centre international d’art et du paysage de Vassivière dans le Limousin, la passionnée d’art s’engage dans le commissariat d’exposition, travaille avec des directeurs de centres d’art et met en place des programmes éducatifs pour sensibiliser grand public et scolaires à l’art.

C’est l’intention artistique qui est au cœur d’une pratique (dessin, photo, sculpture), et non pas seulement la maîtrise d’une technique.

« Que ce soit pour les jeunes artistes, les étudiants en art ou le public, il est important de se rendre compte que c’est l’intention artistique qui est au cœur d’une pratique (dessin, photo, sculpture), et non pas seulement la maîtrise d’une technique », explique Pia Viewing. Et c’est cette intention que doit chercher à montrer un commissaire d’exposition lorsqu’il présente un artiste. Mais en plus d’un travail à mettre en lumière, c’est aussi un espace auquel il faut s’adapter : « il y a une véritable relation entre un centre d’art et son contexte, son environnement et ses publics. Organiser une exposition, c’est réfléchir à l’oeuvre dans un espace défini, et penser le rôle de l’établissement dans son territoire ».

Et c’est ce que Pia Viewing observe avec son travail pour le Centre Régional de la Photographie (CRP) du Nord-Pas-de-Calais, en tant que directrice à la suite de Pierre Devin, à partir de 2007. Situé dans un lieu atypique, une ancienne poste des années 1930 à Douchy-les-Mines, le CRP tient une place centrale dans le paysage artistique, et surtout photographique, européen. Avec la « Mission photographique Transmanche », le centre invite des photographes de tout horizon, comme Martin Parr, Joseph Koudelka, Lewis Baltz, pour réfléchir, avec la photo, sur l’évolution de la région après la construction du tunnel sous la Manche.

La photographie n’est d’ailleurs pas un choix anodin pour la commissaire : « Même avant de me consacrer au commissariat d’exposition, je m’intéressais déjà à la photo. Avec le CRP, j’ai pu approfondir mes connaissances en photo documentaire et penser l’image par rapport à son sujet. C’est pour cette raison que je suis venue travailler au Jeu de Paume par la suite. La programmation de Marta Gili est riche et se concentre beaucoup sur cette réflexion de la relation entre la pratique de la photo et le monde, entre l’image et le sujet. »

© Jeu de Paume – Photographe : Thierry Rambaud – Exposition François Kollar « Un ouvrier du regard » (2016)

Sa programmation, c’est aussi la force du Jeu de Paume ! Présentant à la fois des expositions historiques et patrimoniales et des expositions dédiées aux artistes contemporains (en photo et vidéo), le Jeu de Paume cherche ainsi à valoriser et faire découvrir et des fonds photographiques, français et étrangers, peu connus, et à mettre en avant des photographes des 20ème et 21ème siècles. « Par exemple, lors de mon premier commissariat pour le Jeu de Paume, nous avons mis en avant le fonds François Kollar, conservé à la Médiathèque d’Architecture et du Patrimoine. C’est un photographe français qui a réalisé une immense étude photographique sur « la France qui travaille » dans les années 1930, en documentant l’artisanat, l’agriculture, le travail industriel, etc., » raconte Pia Viewing. Une exposition qui met ainsi en avant un travail photo-documentaire, mais qui fait aussi découvrir un contexte historique bien particulier.

© Jeu de Paume – Photographe : Alice Sidoli – Exposition François Kollar « Un ouvrier du regard » (2016)

© Jeu de Paume – Photographe : Thierry Rambaud – Exposition François Kollar « Un ouvrier du regard » (2016)

Comment mettre en espace : le rôle du commissaire d’exposition et de la photographie

Parce que c’est de là que vient son drôle de nom en français, un « commissaire d’exposition » (de commissus signifiant « délégué ») est celui ou celle à qui l’on « délègue » une exposition, qui la prend en charge. Et bien que le nom ait évolué vers l’anglicisme « curateur » (du mot anglais « curator », celui qui prend soin de quelque chose), un commissaire d’exposition est bien distinct d’un conservateur… une distinction qui est d’ailleurs une exception française ! Car, alors qu’en France ne sont conservateurs que les lauréats du Concours national de Conservateur du Patrimoine, à l’étranger la frontière entre les deux métiers est bien plus ténue.

Ainsi, sans être un conservateur, un commissaire d’exposition se doit tout de même d’avoir « une connaissance solide en art et en histoire de l’art, afin de situer aisément les pratiques artistiques dans leurs époques » (classique, moderne, baroque…). Et bien entendu, comme l’ajoute Pia Viewing, « si l’on travaille avec des artistes ou photographes contemporains, il est essentiel de bien connaître le travail de l’artiste et d’avoir une relation privilégiée avec lui/elle. »

Livre ayant servi à un travail de recherche sur la photographe Susan Meiselas

Le commissaire d’exposition est donc bien au service de l’artiste qui prend part aux plans en 3D réalisés pour concevoir l’expo et participe au montage. « Tous les artistes sont impliqués dans la mise en espace de leur oeuvre, mais certains pensent même en amont de leur travail à la maquette de l’exposition ».

Car la mise en espace, c’est bien entendu le rôle fondamental du commissaire d’exposition. Il faut prendre en compte le travail photo en lui-même, les désirs du photographe s’il est contemporain et présent, mais aussi le public qui va visiter cet espace aménagé. Comment présenter le travail ? Comment le mettre en espace ? Quelle perception le public va-t-il en avoir ? Toutes ces questions sont celles du commissaire qui cherche en fait à articuler l’oeuvre de l’artiste, ce qu’il a fait, avec ce que l’on peut donner à voir.

Classeur de recherche d’images

Et avec la photographie, ces réflexions prennent une ampleur universelle parce qu’aujourd’hui elle touche tout le monde. Notamment avec la popularisation des smartphones avec appareil photo intégré, elle est devenue une pratique courante et accessible. Sur internet, dans les médias, numériques et papier, dans les publicités, il existe une « hégémonie de l’image photographique » qui fait évoluer son rapport avec le travail d’exposition. Car il ne faut pas seulement faire comprendre la démarche de l’artiste, l’intention du photographe derrière son travail, il est aussi essentiel de réfléchir sur le rôle de l’image dans le monde : « qu’est-ce que nous disent ces photos sur nos sociétés, sur des aspects du monde que l’on connaît mal ou peu ? »

De la recherche au montage : un travail varié et collectif

Mettre en espace le travail d’un artiste, c’est le rôle du commissaire d’exposition, mais ce rôle implique des tâches très diverses et un travail en équipe avec un grand nombre d’acteurs. Polyvalent, le commissaire travaille d’ailleurs toujours sur plusieurs projets simultanément puisqu’une exposition historique demande au minimum 2 ans de recherche, et une exposition d’art contemporain, si l’artiste a déjà produit les œuvres à exposer, un an à l’avance. Ainsi, Pia Viewing prépare actuellement une exposition à venir pour le mois d’octobre sur le travail du vidéaste Ali Kazma et une autre, pour février 2018, sur la photographe Susan Meiselas.

Livres pour l’étape de recherche en amont de l’exposition sur François Kollar

Les premières étapes de travail sont consacrées à la recherche, la lecture et la sélection des images et documents à exposer. Pour une exposition historique, le recours à des historiens de l’art, de la photographie et des connaisseurs de l’artiste ou du travail en question est nécessaire : « il faut connaître l’oeuvre, le contexte historique et socio-économique, les champs d’influence et courants artistiques car les artistes sont le reflet d’une époque ».

Livre d’exposition sur la photographe française Valérie Jouve – « Corps en résistance » (2015)

Livre d’exposition sur la photographe française Valérie Jouve – « Corps en résistance » (2015)

C’est pourquoi ce travail de commissariat n’est jamais un travail en solitaire, comme l’illustre Pia Viewing avec le travail réalisé pour l’exposition d’Eli Lotar (qui était ouverte du 14 février au 28 mai 2017) : « C’était une expérience très riche. J’ai préparé cette exposition en collaboration avec le directeur du cabinet de photographie du centre Pompidou Clément Chéroux et l’historienne de l’art Damarice Amao. Damarice ayant étudié Lotar pendant de nombreuses années et ayant écrit sa thèse dessus avait une grande connaissance de la vie de l’artiste, des relations qu’il entretenait avec les artistes de son époque… ce qui a nous a donné la trame à suivre pour l’exposition. »

© Jeu de Paume – Photographe : Raphaël Chipault – Exposition « Eli Lotar (1905-1969) » (2017)

© Jeu de Paume – Photographe : Raphaël Chipault – Exposition « Eli Lotar (1905-1969) » (2017)

© Jeu de Paume – Photographe : Raphaël Chipault – Exposition « Eli Lotar (1905-1969) » (2017)

Ainsi l’étape de recherche se compose d’une recherche contextuelle qui peut amener à consulter des archives, d’anciennes revues, de la presse imprimée, et d’une recherche des images en elles-mêmes (les négatifs et fonds photographiques). La sélection même des photos se fait en plusieurs étapes pour n’exposer que les plus pertinentes et ne pas saturer l’espace : « le public aime souvent les espaces épurés et clairs », confie Pia Viewing.

Les images peuvent être choisies pour des raisons esthétiques, thématiques, formelles, ou tout simplement de conservation car certains documents, trop anciens, ne peuvent être exposés à la lumière trop fréquemment. Pour Pia Viewing, la sélection des photos doit permettre de montrer au public « l’époque de l’artiste, comment son travail dialogue avec son temps » mais aussi de mettre en avant « l’évolution de la démarche du photographe, car tout travail évolue au fur et à mesure de sa pratique ».

© Jeu de Paume – Photographe : Raphaël Chipault – Exposition « Eli Lotar (1905-1969) » (2017)

S’ensuit l’étape de la mise en espace : comment l’exposition se découpe-t-elle, par sections chronologiques, thématiques, etc ? C’est à ce moment que le travail avec un scénographe peut être nécessaire afin de penser l’espace en lui-même, et la façon dont les photos, l’encadrement, les documents, les textes, sont organisés. Dans le même temps, la tâche de rédaction des textes (ceux dédiés à la presse et ceux dédiés au public comme les dépliants, cartels et légendes pour les photos) est lancée, plusieurs mois à l’avance. Le catalogue même de l’exposition, également chapeauté par le commissaire d’exposition, est lui lancé un an à l’avance.

© Jeu de Paume – Journée de montage d’une exposition

Les journées de montage, enfin, font intervenir un grand nombre d’acteurs : des entreprises pour l’accrochage des images et documents à exposer, des conservateurs pour faire état des œuvres en cas d’exposition historique, des prêteurs publics ou privés qui « prêtent » tout simplement les œuvres et fonds à exposer. « Le nombre d’acteurs qui gravitent autour de la préparation d’une seule exposition varie bien sûr, mais c’est autour de plusieurs centaines. On peut collaborer avec 15 à 200 prêteurs selon l’exposition. »

© Jeu de Paume – Journée de montage d’une exposition

A toutes ces tâches de préparation s’ajoutent des tâches de communication et de guide. Le commissaire d’exposition peut organiser des visites guidées des expositions pour des groupes, mais également des conférences-rencontres avec des historiens, des soirées avec les associations (comme les Amis du Jeu de Paume), des cycles-cinémas. « La pédagogie est aussi une activité primordiale » : par le biais du service éducatif Pia Viewing travaille ainsi avec plusieurs écoles d’art et autres pour que les élèves et étudiants puissent étudier toute l’année un artiste ou un type d’œuvres.

Un métier de passionné en pleine évolution

Auparavant un peu plus invisible, le métier de commissaire d’exposition, ou de curateur, s’est de plus en plus popularisé et a fait sa place dans le monde universitaire. Cette évolution a notamment pu être attisée par la décentralisation de la culture dans les années 1980 qui a créé un lien soutenu entre l’Etat et les régions dans l’engagement à la culture. Ainsi depuis plus d’une vingtaine d’années, on voit des formations et cursus universitaires se créer autour des « métiers de l’exposition » ou encore du « management culturel ». Finalement la diversification de ce rôle de curateur semble faire écho à la diversification des pratiques artistiques qui combinent plusieurs médias : de la peinture à la photographie, de la photographie à la vidéo, tout se mélange et se transforme en collectif.

Et comme pour les artistes, les commissaires d’exposition se doivent d’être ouverts d’esprit, car « on se nourrit du travail et de la pratique des autres ». Harald Szeeman, un grand commissaire d’exposition, en était un exemple. Ainsi, l’essentiel pour Pia Viewing, si l’on s’intéresse à ce métier, c’est « d’aller voir un maximum d’expositions, s’inspirer des plus grands, être le plus proche des artistes qui nous intéressent et avoir une sensibilité littéraire ».