Lauréate de la Bourse du Talent 2015, la série « Srebrenica : le retour à la terre » de Michel Slomka est le fruit d’un travail de cinq années de voyages et de recherches. Le photographe revient sur cette expérience, aujourd’hui exposée à la Bibliothèque François Mitterrand, jusqu’au 7 février 2016.

Crédits : Michel Slomka

De nombreuses ruines s’élèvent encore dans le centre-ville de Srebrenica, vingt ans après la guerre. Crédits : Michel Slomka

« Ce sujet, quand tu le vois comme ça sur les murs de la BnF, il paraît tout d’un bloc, mais en vérité je l’ai commencé en 2010 et les dernières images datent de 2015. »

En cinq ans, Michel Slomka est allé cinq fois à Srebrenica. C’est sur cette terre qu’a été perpétré le massacre de juillet 1995, précipitant la fin de la guerre de Yougoslavie. Plus de 8.000 hommes bosniaques musulmans avaient alors été tués par l’Armée de la République serbe de Bosnie (VRS).

« La première fois, en 2010 donc, j’y suis allé, comme tous les journalistes, le jour des commémorations. C’était les quinze ans, on enterrait 995 personnes. Je dormais presque en face du cimetière, dans un motel à moitié fini, construit par un Bosniaque qui vivait à l’étranger et avait eu l’idée de ce business. Les trois quarts de la population d’avant-guerre vivent loin désormais, en Europe de l’Ouest ou bien déplacés dans leur propre pays. J’étais curieux de savoir si certains avaient eu l’idée saugrenue de revenir, et j’ai appris que c’était le cas. Un programme d’aide au retour à Srebrenica existait, mais peu de personnes revenaient vraiment. Je me suis dit que ça n’allait quand même pas de soi de revenir là, pour un Bosniaque, après ce qui c’était passé. Tu reviens chez toi, mais les membres de ta famille sont soit morts, soit partis loin de là. La région s’est vidée. Les maisons silencieuses dans les montagnes sont lentement regagnées par la forêt. L’atmosphère est très pesante, très triste et pleine de fantômes. Ces choses-là, en tant que journaliste, tu ne peux pas les voir ou les comprendre si tu viens juste pour les commémorations. Il faut rester quand tout le monde repart, les caméras, la presse, les ONG, les officiels. Les collines redeviennent alors ce qu’elles sont, un endroit très beau et très solennel, secret. »

Crédits : Michel Slomka

Proche d’une victime du massacre dans le bus pour Srebrenica. Crédits : Michel Slomka

« Parmi ceux qui étaient revenus, j’ai d’abord voulu voir le plus de cas possible. J’ai fait le tour de la vallée et j’ai rencontré pas mal de monde. Je pourrais écrire trois livres là-dessus, mais ça sera pour une autre fois. Je suis encore revenu à Srebrenica après ça, parce que je sentais que je n’avais pas le truc. Le truc, l’histoire, le sens profond, le noyau essentiel que tu cherches à dégager et à dire. J’y suis retourné sans trop savoir quoi faire cette fois-là, et le hasard et la chance m’ont aidé. Je me suis retrouvé à loger chez un jeune couple qui avait une maison dans la vallée. Quand ils ont appris ce que je faisais, ils m’ont raconté brièvement leur histoire, et j’ai compris très vite que, quelque part, c’était eux que je cherchais. Ils s’appelaient Sadmir et Dzelaludina, ils avaient une petite fille. Ils étaient enfants quand la guerre a éclatée et quand ils ont du venir se réfugier à Srebrenica. Après la chute de la ville et le massacre, ils ont vécu à Tuzla, la première grande ville bosniaque près de là, où ils ont suivi des études au collège et au lycée, avant de continuer à Sarajevo. Après leurs études, ils ont tous deux ressenti quelque chose de bizarre, un besoin de revenir sur la terre de leur enfance et de leur tragédie personnelle. C’est en y allant qu’ils se sont rencontrés, dans le car exactement. Ils ont fini par s’installer à Srebrenica et par se marier. »

Crédits : Michel Slomka

Portrait de Dželaludina, revenue après 11 ans d’exil. Crédits : Michel Slomka

« Je savais qu’ils seraient le fil rouge de mon histoire, parce que c’était ça que j’essayais de comprendre depuis le début : qu’est-ce qui te pousse à revenir ? À reprendre cette route le long de laquelle on a exécuté les tiens, en les tuant à la chaîne, avant de les enterrer comme des chiens, avec des tractopelles, dans des charniers ? Comment les souvenirs d’une enfance heureuse, déchirés par la violence du nettoyage ethnique, se mêlent-ils avec ta volonté d’adulte de faire le deuil, d’apaiser tes fantômes, de pardonner, de construire une vie belle à nouveau, d’imaginer un avenir pour tes enfants ? Comment tu fais pour y croire, alors que tu peux croiser au marché un type qui a filé un coup de main pendant les massacres, et que toi tu es là, qu’on n’a toujours pas retrouvé ton père qui doit être en train de pourrir dans les collines, que tu dois aller au travail, aller chercher ta fille à la crèche ? »

Crédits : Michel Slomka

Proche d’une victime se recueillant sur son cercueil. Crédits : Michel Slomka

« Aucune de ces choses n’est facile à comprendre, et encore moins à photographier. Tout est invisible et se joue dans les tréfonds de la conscience, dans l’ombre anodine d’un sous-bois, au détour d’un chemin qui paraît banal tant que tu ne sais pas ce qui s’y est passé. Un photographe ne peut pas capter la superposition invisible du temps ni l’émotion que soulève un paysage. Mais il peut tenter de s’en approcher à certaines occasions. Tous mes efforts se sont donc concentrés sur ces opportunités ténues, ces instants en apparence banale, mais où se dévoilaient le cœur nu de l’histoire. »

Crédits : Michel Slomka

Crédits : Michel Slomka

« Sadmir prenant son fils dans ses bras, à quelques mètres de l’endroit où il a dit au revoir à son père et à tous les hommes de la famille -qu’il n’a jamais revu depuis. Les courses au supermarché, la prière à la mosquée, la visite au cimetière, etc. Avec les scènes plus explicites de la recherche des disparus, les corps, les cercueils, les enterrements, j’ai finalement pu recréer un peu de ce que les gens vivent à Srebrenica, pour le partager aux gens d’ici.

Ce qui est important, je crois, c’est qu’il n’y a pas trop d’éléments documentaires « historiques », même si sous leurs apparences les photos sont extrêmement documentées. J’avais d’abord à cœur de rendre sensible cette histoire, parce qu’il s’agit bien de ça au fond : c’est une histoire de sentiments et d’émotions. »

Crédits : Michel Slomka

La Maison de la Culture (Dom Kultura) de Pilica. Amenés sur scène, les prisonniers ont été massacrés aux explosifs, à la grenade et à la mitrailleuse lourde. Crédits : Michel Slomka

« Mon sentiment quand j’ai remporté la Bourse du Talent ? Deux choses. Je me suis dit, ça y est, super, cette histoire va être exposée dans un lieu prestigieux et fréquenté. En plus des publications, des expositions précédentes, des interventions en scolaire, etc. l’histoire va pouvoir toucher encore plus de monde, et c’est toujours quelque chose qu’on recherche, raconter les histoires à une audience le plus large possible. Ensuite, j’ai été heureux que ces longues années de travail, parsemées de doutes intenses, de moments de magnifique exaltation, mais aussi parfois d’abattement, soient récompensées. J’ai travaillé tout ce temps seul dans mon coin parce que je savais, même si ce n’était pas toujours conscient, la valeur et la portée de tout ça, de ces gens, de leur histoire, de l’exemple que, sans le savoir, ils donnaient. Pour eux et pour moi, je voulais que le travail soit reconnu à sa juste valeur et diffusé au cours de l’année 2015, pour les 20 ans du massacre. C’est ce qui s’est passé, en partie grâce à l’expo de la Bourse du Talent, et j’en suis content. »

Crédits : Michel Slomka

Au cimetière mémorial de Potocari, une stèle rappelle le nom des 8300 hommes exécutés suite à la chute de l’’enclave de Srebrenica. Crédits : Michel Slomka