Interview Canon CP+ 2026 : « La collaboration avec de nouveaux fabricants d’objectifs va s’intensifier » sur la monture RF

Chaque année, le salon CP+ de Yokohama est l’occasion pour nous de rencontrer les décideurs de l’industrie photo japonaise. Cette année, nous avons rencontré cinq dirigeants de chez Canon : Go Tokura, vice-président exécutif et directeur de la division Imaging, Manabu Kato, responsable de la division IBO (Imaging Business Operations) en charge des produits, Kazumasa Yoshikawa, directeur de la division IBO en charge du développement, Tetsushi Hibi, directeur de la division IBO dédiée à l’optique, et Yoichi Sato, Senior General Manager en charge du centre de développement des produits.

Au programme : les choix techniques de l’EOS R6 Mark III, les innovations optiques derrière les derniers objectifs RF (RF 14 mm f/1,4 L VCM, RF 7-14 mm Fisheye, RF 45 mm f/1,2 STM), l’épineuse question de l’ouverture de la monture RF aux fabricants tiers, la feuille de route IA de Canon et sa vision du futur de la photographie. Avec une ligne directrice qui revient tout au long de l’échange : l’IA doit servir à reproduire la réalité, jamais à la générer. Place à l’interview.


L’EOS R6 Mark III a suscité des discussions en raison de deux choix techniques inhabituels : un capteur FSI (front-side illuminated) plutôt que BSI comme sur les R5 Mark II et R1, et l’absence de puce Digic Accelerator. Pourquoi ces choix ? S’agit-il simplement de différencier l’appareil des modèles haut de gamme, ou y a-t-il des avantages techniques spécifiques ?

    Kazumasa Yoshikawa : Nous pensons avoir trouvé le meilleur équilibre entre performances et coût, c’est la raison pour laquelle nous avons fait ces choix techniques pour l’EOS R6 Mark III.

    Il y a bien sûr des différences avec les EOS R1 et EOS R5 Mark II, mais cet appareil intègre le Dual Pixel CMOS AF, qui offre une utilisation confortable. Nous avons également trouvé un équilibre entre haute qualité d’image et performances en haute vitesse. En tant que modèle de la série R6, je pense que nous avons fait le bon choix pour un bon équilibre global.

    Avec le Canon RF 14 mm f/1,4 L VCM, comment avez-vous réussi à combiner une focale de 14 mm avec une ouverture f/1,4, tout en maintenant la qualité optique de la série L, et surtout dans un format aussi léger et compact ? Quelles innovations optiques cela a-t-il nécessité ?

      Tetsushi Hibi : Grâce à la monture RF dotée d’un grand diamètre et d’un faible tirage mécanique, nous avons gagné en flexibilité dans la conception optique, y compris pour les zones périphériques de l’image.

      Nous avons également intégré notre technologie propriétaire BR (Blue Spectrum Refractive Optics), trois éléments asphériques, de la fluorine et des traitements de haute qualité (SWC/ASC). Ce niveau de performance a aussi été rendu possible par une technologie de fabrication avancée permettant la production en série d’un objectif d’une telle qualité.

      Le RF 7-14 mm f/2,8-3,5 L Fisheye STM marque le retour des objectifs fisheye chez Canon après plusieurs années d’absence. Quel est le cas d’usage principal que vous visez : VR 180, événementiel, sport, création artistique, architecture ?

      Tetsushi Hibi : Nous n’avons pas vraiment ciblé de cas d’usage spécifique, que ce soit en photo ou en vidéo. Nous voulions proposer cet objectif aux créateurs qui souhaitent exprimer leur créativité ou essayer quelque chose de différent.

      Cela dit, cet objectif atteint un champ de vision de 190°, une première mondiale, ce qui le rend très adapté à la VR. Et si les utilisateurs combinent deux exemplaires, ils peuvent même couvrir un panorama complet à 360°.

      Tetsushi Hibi, directeur de la division IBO dédiée à l’optique chez Canon Inc.

      Sur le Canon RF 45 mm f/1,2 STM, comment avez-vous atteint une si grande ouverture dans un format aussi compact ? Avez-vous l’intention de produire d’autres objectifs abordables et ultra-lumineux de ce type ?

        Tetsushi Hibi : Pour atteindre cette grande ouverture dans un format compact, nous avons dû réduire le nombre d’éléments optiques, ce qui nous a permis de réduire le diamètre global de l’objectif. C’était notre approche du point de vue de la conception.

        En utilisant efficacement des éléments asphériques moulés en plastique et en adoptant un moteur STM à engrenages, nous avons obtenu un design compact et léger, proposé à un prix abordable. Nous continuerons à explorer davantage de variétés d’objectifs accessibles, merci de rester attentif à nos prochaines annonces.

        La monture RF a célébré son 7e anniversaire en 2025. Quelles sont les prochaines étapes ? Allez-vous commencer à renouveler certains de vos objectifs les plus anciens, comme le fait Nikon par exemple ?

          Go Tokura : Oui, et 2026 marque le huitième anniversaire de la monture RF. Nous avons atteint un rythme de six à huit nouveaux objectifs par an, et l’année dernière, nous avons dépassé les 60 objectifs RF au total.

          Go Tokura sur le stand de Canon au CP+ 2026

          Nous souhaitons maintenir ce rythme et continuer à enrichir la gamme. Comme Hibi-san l’a mentionné, le système RF offre plus de liberté et de flexibilité dans la conception optique que le système EF. Théoriquement, nous devrions donc pouvoir proposer une plus grande variété d’objectifs par rapport à l’EF. Nous ne sortirons peut-être pas exactement huit objectifs pour célébrer le huitième anniversaire, cela dit. (sourire)

          Le développement d’objectifs APS-C pour la monture RF repose en grande partie sur des fabricants d’optiques tiers comme Sigma et Tamron. Comment se passe cette collaboration ? Quelles sont les prochaines étapes ? Verra-t-on d’autres marques rejoindre l’écosystème APS-C RF, comme Viltrox ou d’autres acteurs émergents ?

            Go Tokura : Cela concerne l’ouverture de la monture, n’est-ce pas ? Cela fait partie d’une stratégie commerciale très importante pour nous, et nous continuerons à étudier la question.

            La collaboration avec de nouveaux fabricants d’optiques tiers va s’intensifier à l’avenir, mais il pourrait y avoir certaines restrictions liées à notre stratégie commerciale. Et comme vous le savez peut-être, nous ne sommes pas du tout impliqués dans le développement individuel des objectifs des fabricants d’optiques tiers, nous n’avons donc aucune idée du type d’objectifs qui pourraient apparaître à l’avenir.

            Si les fabricants d’optiques tiers sont désormais acceptés pour les objectifs RF-S (et encore, pas tous), Canon conserve un contrôle exclusif sur les objectifs plein format. Pourquoi ?

              Go Tokura : Nous ne faisons pas vraiment de distinction entre plein format et APS-C à cet égard, et nous ne communiquons pas publiquement sur ce sujet. Je pense que cette observation vient d’un point de vue extérieur, basé sur le fait que les fabricants d’optiques tiers ne sont actuellement impliqués que dans l’APS-C.

              Canon a-t-il l’intention de fermer définitivement la porte aux autres fabricants d’optiques tiers, notamment pour les segments entrée de gamme et haut de gamme ? Est-ce pour amortir les coûts de R&D liés au développement de la monture RF ?

                Go Tokura : Il m’est vraiment difficile de commenter cela, car nous ne pouvons pas discuter du contenu de nos contrats avec des parties externes. Notre position reste la même. Notre gamme a grandi pour atteindre près de 70 objectifs, et cela fait sept ans depuis le lancement de la monture RF. Nous avons entendu différentes voix et retours, et tous ces éléments seront pris en compte dans notre stratégie future.

                Go Tokura, vice-président exécutif et directeur de la division Imaging chez Canon Inc.

                En parlant du Canon RF 45 mm f/1.2 STM, cherchez-vous à remplacer les fabricants d’optiques tiers sur la monture RF parce que vous avez la technologie et la capacité de production pour couvrir tous les besoins des photographes en interne ?

                  Go Tokura : Une fois qu’un fabricant tiers est actif sur un segment donné, nous ne nous positionnons pas pour commenter ou contrôler ses décisions produit. Cela dit, ce que nous planifions, développons et fabriquons nous-mêmes continuera d’être réalisé en interne.

                  Dans votre feuille de route IA, quels sont les domaines prioritaires pour vous : reconnaissance et suivi, réduction du bruit, upscaling, tri automatique des photos ou assistance à la prise de vue ? Où investissez-vous le plus en R&D actuellement ?

                    Kazumasa Yoshikawa : Nous pensons que les technologies d’IA continueront d’être très importantes pour l’expérience de prise de vue future. Notre politique est d’utiliser l’IA pour reproduire la réalité telle qu’elle est, et non pour générer du contenu visuel. Concrètement, nous souhaitons appliquer l’IA davantage dans quatre domaines : la réduction du bruit, la correction des couleurs, la correction des aberrations et des distorsions, et l’upscaling.

                    Kazumasa Yoshikawa, directeur de la division IBO en charge du développement chez Canon Inc.

                    L’objectif de l’utilisation de l’IA, pour nous, est triple. Premièrement, reproduire ce qui est vu avec plus de détails. Deuxièmement, améliorer la reconnaissance des sujets pour mieux refléter l’intention du photographe. Troisièmement, aider à capturer exactement ce que le photographe souhaite capturer.

                    Une fois que le photographe a capturé ses images, il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites en post-production. Canon a lancé un plugin de tri photo pour Lightroom en 2020, et a plus récemment introduit l’upscaling IA et la réduction de bruit IA sur les R5 Mark II et R1. L’année dernière, vous nous aviez dit que vous aviez commencé par travailler sur des technologies en dehors du boîtier, puis que vous aviez cherché à les intégrer dans le boîtier. Envisagez-vous d’intégrer le tri automatique directement dans les boîtiers ?

                      Kazumasa Yoshikawa : De manière générale, le moment viendra où ce qui se fait actuellement en dehors du boîtier sera intégré au sein des boîtiers. Il y aura des cas d’usage où le tri automatique sera intégré dans l’appareil photo et où les photos sélectionnées seront envoyées directement, par exemple, au siège d’une agence de presse [pour les photographes de presse, NDLR]. Ce type de fonctionnalité arrivera, je pense.

                      La même technologie peut également être appliquée aux appareils grand public, avec des photos sélectionnées prêtes à être partagées sur les réseaux sociaux. Nous pensons qu’il sera important d’étendre ces fonctionnalités à une plus grande variété de produits Canon.

                      Pour le 30e anniversaire de la gamme PowerShot, vous avez dévoilé une édition limitée du G7 X Mark III. S’agit-il simplement d’un objet « collector » ou d’un test de marché pour relancer une gamme de compacts experts, étant donné que l’appareil date de 2019 ?

                        Manabu Kato : Nous voulions célébrer le 30e anniversaire de la gamme PowerShot, et ce lancement n’a pas été conçu comme un test de marché.

                        2026 marque le 50e anniversaire du Canon AE-1. Comment la marque va-t-elle célébrer cet appareil iconique ? Verra-t-on un produit spécial mêlant technologie moderne et design rétro, ou d’autres initiatives pour marquer l’occasion ?

                          Manabu Kato : Je savais que vous alliez me poser cette question. Vous m’avez posé la même question l’année dernière ! Oui, c’est un heureux moment pour nous. À ce jour, nous ne prévoyons pas de célébrer cette étape de manière particulière.

                          Manabu Kato, responsable de la division IBO (Imaging Business Operations) en charge des produits chez Canon Inc.

                          Honorer la tradition est très important, mais il ne s’agit pas uniquement de cela. Nous devons aussi nous adapter aux changements de l’époque et continuer à évoluer. C’est important pour nous, car cela contribuera à l’évolution de toute l’industrie de la photographie. Mais je suis très reconnaissant que vous appréciiez l’AE-1.

                          Si vous deviez choisir une technologie Canon qui va véritablement changer la photographie dans les 24 prochains mois (pas seulement l’améliorer), laquelle serait-ce et pourquoi ?

                            Go Tokura : Nous pensons que le prochain grand changement sera le passage de la 2D à la 3D. Une image est un résultat, n’est-ce pas ? Ce qui est nécessaire pour produire ce résultat, c’est la haute définition et la haute qualité d’image.

                            Il s’agit de reproduire la réalité, et les appareils que nous créons sont les outils nécessaires pour traiter et restituer celle-ci. Bien sûr, la 3D transmet un plus grand sens de la réalité que la 2D. Mais qu’est-ce que la vraie réalité ? Le son, la température, le vent, l’odeur… Si l’on considère tous ces éléments, il pourrait exister dans le futur un appareil capable de les enregistrer tous. Mais pour y parvenir, il faudrait intégrer tellement de fonctions.

                            Il y a encore tant de choses à faire, et 24 mois ne suffiront pas. Mais avec l’IA et le deep learning, il y aura un bond dans le développement technologique. Dans quelle mesure nous pourrons intégrer tout cela dans les 24 prochains mois, nous ne le savons pas, mais il y aura des progrès.

                            Pour le fonctionnement de l’appareil photo et les interfaces utilisateur, l’IA pourrait avoir sa place. Par exemple, donner des commandes vocales à l’appareil et le voir réagir en conséquence. Mais pas pour la génération d’images.

                            Une dernière question à propos du projet Analog Compact Camera sur votre stand. Comment cette idée est-elle née ?

                              Go Tokura : Vous souvenez-vous du collaborateur qui le présentait ? C’est un designer chez nous et c’était son idée. Il a dit : « On devrait faire ça. Qu’est-ce que vous en pensez ? Allez, on le fait ! »

                              Tetsushi Hibi, Manabu Kato, Go Tokura, Kazumasa Yoshikawa et Yoichi Sato

                              Merci à Canon pour cette interview. Nous remercions également Marion de Canon France pour avoir organisé cette rencontre.