Longtemps resté dans l’ombre des stars qu’il a immortalisées, Roger Corbeau (1908-1995) revient enfin sous les projecteurs. La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé consacre une première rétrospective à ce maître du portrait de cinéma, dont les images d’Arletty, Jean Marais ou Brigitte Bardot ont marqué un demi-siècle du septième art français. Une redécouverte qui résonne particulièrement, quelques semaines après la disparition de Brigitte Bardot.

Sommaire
Le gosse d’Alsace qui rêvait de cinéma
Roger Corbeau est né à Haguenau en 1908. Il grandit dans une famille bourgeoise juive alsacienne. Son père, industriel et bibliophile, l’emmène au musée découvrir Rembrandt et Goya. Sa mère voue un culte à l’actrice allemande Henny Porten.

Roger Corbeau, lui, dévore les revues de cinéma et accumule les portraits de stars hollywoodiennes. « À l’époque, petit Alsacien, naïf et rêveur, je me demandais si ces acteurs existaient réellement », confiera-t-il des décennies plus tard.
Je suis monté à Paris en 1932 avec l’idée fixe de faire du cinéma, d’approcher les comédiens.
Roger Corbeau
En 1932, après des études à Nancy et un détour par Amsterdam, Roger Corbeau monte à Paris avec une idée fixe : pénétrer l’univers des studios. Il se fait embaucher comme habilleur sur le film Violettes impériales, puis devient accessoiriste pour Marcel Pagnol.

Un jour, le réalisateur tombe sur quelques portraits que le jeune homme a réalisés en amateur avec le Kodak folding paternel. L’année suivante, Roger Corbeau devient son photographe attitré pour Jofroi.

Six années de collaboration s’ensuivent. Raimu, Fernandel, Orane Demazis défilent devant son objectif. En parallèle, il travaille avec Abel Gance, Marcel L’Herbier, Max Ophüls. Le nom circule.

« La fin du rêve pendant cinq ans »
En 1939, tout s’effondre. Persécuté en tant que juif, Roger Corbeau plaque tout pour se cacher. Il entre dans la clandestinité et rejoint le maquis. La guerre, ce sera pour lui « la fin du rêve pendant cinq ans ». Ces années de terreur et de silence laisseront une empreinte durable sur son regard.
À la Libération, il repasse derrière l’objectif sur le tournage du film Un ami viendra ce soir de Raymond Bernard, consacré à la Résistance. Puis survient la rencontre qui va tout changer, celle de Jean Cocteau.

Pour le film Les Parents terribles et Orphée, Roger Corbeau déploie un art du portrait qui dépasse la simple promotion. Ses images de Jean Marais, Maria Casarès, Yvonne de Bray deviennent des photos iconiques, indépendantes des films qui les ont vues naître.

L’anti-photographe de plateau
Ce qui distingue la photographie de Roger Corbeau ? Son refus du documentaire. Là où ses confrères captent le tournage sur le vif, lui convoque les acteurs après la prise, réinvente l’éclairage, compose sa propre mise en scène. Le film devient une matière première, pas une finalité.

Son boîtier : un Rolleiflex 6×6 qui donne des images au format carré, qu’il recadre ensuite au tirage. Dans sa chambre noire, il pousse les noirs, caresse la lumière. Son secret le plus intime ? Un bas de soie glissé sous l’objectif de l’agrandisseur, qui donne à ses portraits ce velouté si reconnaissable.

Un demi-siècle de visages
Robert Bresson, Julien Duvivier, Orson Welles, Claude Chabrol : les plus grands lui font confiance. Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau (1957), avec Simone Signoret et Yves Montand, lui offre l’occasion de capter l’intensité d’un huis clos fiévreux.



Jean Marais, Anthony Perkins, Mélina Mercouri l’exigent par contrat. De 1934 à 1986, ses images tapissent les pages de L’Écran français, Cinévie, Le Cinéma chez soi, mais aussi Paris Match. Au total, il photographiera les stars sur le tournage de 160 films.

Maître absolu du noir et blanc, Roger Corbeau s’essaie pourtant à la couleur avec l’Ektachrome. Bragitte Bardot, Daniele Darrieux, Sophia Loren, et plus tard Isabelle Huppert dans Violette Nozière : ses portraits aux teintes acidulées font merveille.

Mais l’évolution technique du médium le laisse amer. « J’aimais la couleur, mais je me suis trouvé, toute proportion gardée, dans la situation d’un acteur du muet à l’arrivée du cinéma parlant », avouera-t-il.

La lumière retrouvée
Après avoir remporté le Grand Prix européen de la photographie de plateau en 1982 et avoir été désigné Chevalier de la Légion d’honneur en 1985, Roger Corbeau lègue l’intégralité de son œuvre à l’État français en 1994. Il s’éteint à Paris le 11 septembre 1995, alors même qu’une rétrospective lui est consacrée à l’Hôtel de Sully.


Depuis, trente ans de silence. La Fondation Pathé le brise enfin avec plus de 120 tirages originaux, documents personnels et matériel d’époque, réalisée à partir du fonds Roger Corbeau et de ses collections. Pour les amoureux du cinéma français comme pour les passionnés de photographie, c’est une redécouverte essentielle, qui se prolonge avec le catalogue d’exposition (22 €, 180 pages, 150 photos).

Infos pratiques :
L’œil de Roger Corbeau, Photographies de cinéma
Fondation Jérôme Seydoux-Pathé
73 avenue des Gobelins, Paris 13e
Jusqu’au 21 février 2026
Tarif plein : 7 €


