Non, Nikon n’est pas (encore) racheté par le propriétaire de Ray-Ban

Le rachat de Nikon par EssilorLuxottica revient sur le devant de la scène pour la quatrième fois depuis 2024. Le géant franco-italien de l’optique, propriétaire de Ray-Ban et Oakley, serait en passe d’absorber le fabricant photo japonais, à en croire certains titres. Les faits racontent autre chose : une montée au capital progressive, déclarée aux autorités japonaises et plafonnée à 20 % par la réglementation. On fait le point sur ce qui est avéré, et sur ce qui relève de la spéculation.

Nikon est-il racheté par EssilorLuxottica ?

Non. À ce jour, aucune offre de rachat, aucun dépôt réglementaire et aucune communication officielle des deux entreprises ne fait état d’une acquisition de Nikon par EssilorLuxottica. Le groupe franco-italien détient 19,61 % du capital de Nikon (en date d’avril 2026), une participation qu’il présente comme un investissement de long terme, sans intention de prise de contrôle, et qui est plafonnée à 20 % par les autorités japonaises. EssilorLuxottica est le premier actionnaire de Nikon, mais ne dispose d’aucun siège à son conseil d’administration.

D’où vient la rumeur de rachat de Nikon ?

Le déclencheur du moment est un article publié mi-août 2026 par Bunshun Online, dans la colonne « Marunouchi Confidential » du magazine japonais Bungeishunju, relayé par Yahoo Japan puis repéré par Nikon Rumors. L’auteur y rappelle les lourdes pertes de Nikon sur l’exercice clos en mars 2026, la restructuration en cours et l’arrivée d’un nouveau président, avant d’affirmer que « certains pensent que la forte participation de Luxottica dans Nikon est un tremplin vers une acquisition ».

Résultats de l’exercice clos le 31 mars 2026

Une opinion rapportée, sans source identifiée, sans offre déposée ni communication officielle des deux entreprises. Et contrairement au précédent emballement de mai 2026, lorsqu’un article de la publication japonaise FACTA avait fait bondir le titre Nikon de 8,6 % en Bourse (nous y revenons plus bas), le cours de Nikon n’a pas réagi après la publication.

Quelle part du capital de Nikon détient EssilorLuxottica ?

EssilorLuxottica détient 19,61 % de Nikon depuis la mi-avril 2026, juste sous le plafond de 20 % autorisé par les autorités japonaises. Voici la chronologie de cette montée au capital, documentée par Bloomberg et les dépôts réglementaires japonais :

  • octobre 2024 : EssilorLuxottica annonce détenir 5,1 % du capital de Nikon, des actions acquises en moins de trois mois pour environ 170 millions d’euros, selon Bloomberg. Le groupe parle d’un investissement financier de long terme, destiné à consolider un partenariat historique ;

  • août 2025 : Bloomberg révèle que le groupe dirigé par Francesco Milleri envisage de porter sa participation à environ 20 %. L’action Nikon bondit de 21 % à la Bourse de Tokyo ;

  • octobre 2025 : Nikon officialise qu’EssilorLuxottica est devenu son premier actionnaire, avec 10,75 % du capital, et qu’il a obtenu l’autorisation des autorités japonaises de monter jusqu’à 20 %, conformément à la loi sur les changes et le commerce extérieur (FEFTA) ;

  • janvier à avril 2026 : la montée se poursuit par achats sur le marché : 14,20 % fin janvier, 15,41 % début février, 18,59 % début avril, puis 19,61 % à la mi-avril, le niveau actuel ;

  • mai 2026 : premier emballement médiatique. La publication japonaise FACTA Online affirme que Nikon serait « sur le point de se vendre » à EssilorLuxottica. Le titre grimpe de 8,6 % dans la foulée et gagne environ 28 % sur la semaine, atteignant son plus haut niveau en cinq ans. Aucune annonce ne suivra, ni d’un côté ni de l’autre ;

  • août 2026 : la colonne du Bunshun relance la spéculation, sans effet sur le cours cette fois.

Pourquoi EssilorLuxottica ne peut pas racheter Nikon (en l’état)

EssilorLuxottica ne peut pas racheter Nikon en raison d’un premier obstacle : le plafond de 20 % est une limite réglementaire imposée par le Japon. Nikon fabrique des équipements de lithographie pour la production de semi-conducteurs, une activité classée stratégique pour la sécurité nationale par le ministère japonais des Finances. Tout dépassement du seuil autorisé déclencherait un nouvel examen au titre de la FEFTA, et le Japon reste historiquement très réticent aux prises de contrôle étrangères dans ces secteurs sensibles.

Les différentes activités de Nikon, présentées dans le rapport sur l’exercice 2026

Deuxième élément : la position officielle d’EssilorLuxottica. Dans ses notifications aux autorités japonaises, le groupe décrit systématiquement sa participation comme un investissement de long terme, sans intention activiste, sans visée de contrôle direct et sans projet d’OPA. Malgré son statut de premier actionnaire, EssilorLuxottica ne dispose par ailleurs d’aucun siège au conseil d’administration de Nikon.

Troisième point : aucun document ne soutient la thèse d’une vente. Ni offre, ni dépôt réglementaire, ni communication des deux groupes. Les deux épisodes de spéculation de 2026 reposent sur des article de presse japonaises non sourcés.

Pourquoi EssilorLuxottica investit-il dans Nikon ?

Le lien entre les deux groupes ne date pas d’hier. En 2000, Nikon et Essilor (avant sa fusion avec Luxottica en 2018) créent une coentreprise détenue à parts égales, Nikon-Essilor Co., Ltd., pour développer et commercialiser des verres ophtalmiques sous la marque Nikon, aujourd’hui connue sous le nom Nikon Lenswear. Renouvelé à plusieurs reprises en plus de 25 ans, ce partenariat a donné naissance à plusieurs innovations dans le verre correcteur, dont des verres ultra-minces, les premiers filtres anti-lumière bleue et des verres personnalisés. En France, ces verres sont distribués par BBGR, filiale d’Essilor.

Dernier exemple en date de cette passerelle entre photo et vision : les verres progressifs Z Suite, lancés en 2025, avec lesquels Nikon transpose son expertise photographique, et notamment la mesure du contraste héritée de la méthodologie MTF, à la correction visuelle via sa technologie Z-Contrast. Des verres haut de gamme fabriqués en France, dans l’usine de Provins.

Cette activité verres représente aujourd’hui une part significative du chiffre d’affaires d’EssilorLuxottica en Asie, particulièrement en Chine. Détail rarement mentionné : Nikon dispose d’une clause de rachat conditionnelle sur les 50 % détenus par son partenaire dans cette coentreprise.

Au-delà des verres, l’expertise optique de Nikon intéresse le groupe franco-italien à l’heure où les lunettes connectées sont devenues l’un de ses principaux moteurs de croissance, portées par la collaboration avec Meta autour des Ray-Ban. Pour la plupart des observateurs du secteur, cette montée au capital vise ainsi à sécuriser un partenaire technologique de longue date et à stabiliser son actionnariat, et non à absorber un conglomérat industriel japonais.

Quelles conséquences pour Nikon et sa division photo ?

Si la rumeur persiste, c’est aussi parce que Nikon traverse une passe difficile sur le papier. L’exercice clos le 31 mars 2026 s’est soldé par un chiffre d’affaires en baisse de 5,3 % à 677,2 milliards de yens et une perte nette de 86,1 milliards de yens, la pire performance de l’histoire du groupe.

Il faut toutefois regarder d’où vient cette perte : pour l’essentiel, de 90,6 milliards de yens de dépréciations d’actifs comptabilisées au troisième trimestre dans la branche Digital Manufacturing, celle de l’impression 3D métal issue du rachat de l’allemand SLM Solutions finalisé en 2023. S’y ajoutent les difficultés de la lithographie face à la domination d’ASML

La division Imaging, celle qui nous intéresse, reste quant à elle bénéficiaire, avec un chiffre d’affaires de 290,1 milliards de yens (en baisse de 1,8 %) et un résultat opérationnel de 16,7 milliards de yens, des ventes portées par la ZR, première caméra de cinéma numérique de Nikon.

Le tableau n’est pas idyllique pour autant : ce résultat opérationnel recule de 59,5 % sur un an, un repli que Nikon attribue à la baisse des prix de vente moyens liée à l’évolution du mix produits, à la hausse des dépenses promotionnelles dans un marché plus concurrentiel, à l’impact des droits de douane et à des coûts exceptionnels liés à l’accord de cession de Mark Roberts Motion Control (MRMC), récemment passée en liquidation.

Nikon a par ailleurs annoncé plusieurs mesures. Le 1er avril 2026, le groupe a mis en place une nouvelle structure de direction. Yasuhiro Ohmura, ingénieur opticien entré chez Nikon en 1992 et passé notamment par le développement des objectifs photo, a été nommé président et CEO, tandis que Muneaki Tokunari, jusque-là président et COO, est devenu chairman, et que Toshikazu Umatate, précédemment chairman et CEO, reste administrateur.

Cette nouvelle équipe pilote le plan de gestion à moyen terme couvrant la période d’avril 2026 à mars 2031. Sur le plan des rémunérations, le chairman/CEO et le président/COO ont renoncé à leur bonus et à leur rémunération en actions au titre de l’exercice déficitaire clos en mars 2026, puis Nikon a annoncé en mai 2026 une réduction de la rémunération fixe de ses dirigeants pouvant atteindre 10 % selon les postes, applicable d’avril 2026 à mars 2027.

En résumé : EssilorLuxottica détient aujourd’hui 19,61 % de Nikon, un investissement présenté comme passif et plafonné par la réglementation japonaise. Tant qu’aucune offre, aucun dépôt réglementaire ni aucune déclaration officielle ne vient changer la donne, il n’y a ni rachat en cours, ni conséquence à attendre pour la division photo de Nikon. Nous suivrons évidemment l’évolution de ce dossier, à commencer par les prochains dépôts d’EssilorLuxottica auprès des autorités japonaises.