Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

On se souvient tous de la photographie de Jacques Chirac, alors député-maire de Paris, sautant par-dessus les tourniquets du métro. Quelle est l’histoire de ce cliché ? C’est ce que l’on vous raconte aujourd’hui.

Cette photographie insolite a été prise le 9 décembre 1980 par Jean-Claude Delmas pour l’Agence France-Presse. Elle est devenue mythique. En total décalage avec l’exercice de ses fonctions, Jacques Chirac incarne sur cette photo l’esprit de non-conformisme à la française.

© Jean-Claude Delmas / Agence France-Presse

La fraude dans le métro a été analysée par nos voisins anglos-saxons comme des us et coutumes typiquement français. Le Financial Times publiait un article en 2015 qui décrivait la gruge dans le métro parisien selon les anglos-saxons : « Si vous vivez à Paris et que vous prenez le métro, un jour ou l’autre quelqu’un va se coller à vous et passer le tourniquet à vos frais. Il y a différentes façons de frauder. On peut vous bousculer légèrement en s’excusant d’un geste ou, pendant quelques secondes, vous donner l’impression d’être agressé. Souvent athlétique, le fraudeur saute par-dessus les barrières, quand il ne se faufile pas au-dessous. »

Histoire de ce cliché transgressif

Ce jour-là, Jacques Chirac venait inaugurer une exposition de peinture dans la station de métro Opéra. Jean Claude Delmas est présent dans le cadre d’un photoreportage pour l’Agence France Presse, il appuie sur le déclencheur de son appareil photo alors que cet évènement totalement inattendu se produit.

« On était très peu de journalistes et je me suis dit : je vais quand même faire son arrivée au métro, on ne sait jamais »

Jean-Claude Delmas, célèbre photoreporter a débuté sa carrière 1964. Il a aujourd’hui une longue carrière de photojournaliste derrière lui. Sa couverture de l’actualité autour de la planète a oscillé entre reportages politiques internationaux, campagnes présidentielles ou voyages pastoraux internationaux du Pape Jean-Paul II aux conflits internationaux, conflits sociaux et la couverture de grands évènements sportifs. Il a aussi photographié des artistes, écrivains, peintres, musiciens, stars de la chanson, du cinéma et du théâtre avec un regard particulier sur les grands musiciens de jazz depuis plus de 50 ans. Ce 9 décembre 1980, il crée un cliché décalé qui viendra s’ajouter à une longue liste faisant l’objet de l’exposition « Insolents instantanés ».

Pourquoi Jacques Chirac, alors maire de Paris a t-il sauté les tourniquets lors de cette visite ? Si diverses rumeurs ont été émises comme celle supposant que les tourniquets ne fonctionnaient pas ou encore que la mairie aurait oublié de lui fournir un ticket, l’histoire relatée par Jean-Claude Delmas est différente. Muni de son appareil photo lors de cette action inattendue, il raconte que le directeur de la RATP avait engagé un billet dans le portique et que Jacques Chirac a simplement oublié de le reprendre. Le ticket étant toujours dans la machine, le tourniquet restait bloqué. C’est alors que Jacques Chirac a sauté par dessus. Ce contretemps viendrait du fait que le maire, futur président français, ne prend jamais le métro, et ne savait donc pas comment les tourniquets fonctionnent.

Réception du cliché par le public

À l’époque les français retiennent davantage le côté pressé du futur-président que le caractère frauduleux de son acte. La photographie est inhabituelle et amuse plus qu’elle ne fait débat. On pense simplement que les tourniquets ne fonctionnaient pas. Jacques Chirac montre aussi son dynamisme retrouvé deux ans après une hospitalisation grave. Cette transgression ne l’empêchera pas d’être réélu maire trois ans plus tard.

Il faut attendre le 21 juillet 1994 pour que le Nouvel Obs la publie en page de couverture avec le titre : « La France qui triche : impôts, examens, jeu, allocations familiales, piston, travail au noir… » Un choix éditorial dénonçant la triche des français illustrée par la triche de leur représentant politique.

Jacques Chirac porte plainte contre cette publication détournée demandant un franc symbolique. Il estime cette couverture être « une atteinte sérieuse à la déontologie même de la presse ». Le célèbre journal se défend de n’avoir pas eu l’intention de porter atteinte à son intégrité. La plainte est finalement retirée ultérieurement. Cette publication ne semble pas entacher sa réputation et il est élu président de la France l’année suivante.

Une photographie insolente devenue mythique

Jean-Claude Delmas, connu pour ses photographies de la vie politique a réalisé l’exposition « Insolents instantannés » avec une série d’images retraçant 40 ans de vie politique de manière décalée. Interrogé sur la possibilité, selon lui, de réaliser aujourd’hui des photos comme celle-ci, Jean-Claude Delmas répond :

« Je pense que c’est très compliqué. On peut encore faire des photos insolites, atypiques, insolentes, mais de moins en moins. Parce que tous les hommes politiques sont entourés de conseillers en communication qui contrôlent et surveillent tout. Dès qu’il y a des caméras et des appareils photo, il y a toujours un petit mot à l’oreille « faites pas ça, faites ci, etc. ». Ça devient plus compliqué de faire des photos qui sortent de l’ordinaire. »

Aujourd’hui Jacques Chirac, après deux mandats présidentiels et de nombreux scandales est considéré comme un président photographiquement cool comme en atteste de nombreuses photographies décalées de lui et le Tumblr Fuck Yeah Jacques Chirac ouvert à son effigie en 2011.

« Il existe tellement de photos marrantes de lui qu’il est une sorte de précurseur de la génération Instagram », estiment les fondateurs du Tumblr Fuck Yeah Jacques Chirac, Mathieu Dozol et Jean-Philippe Djalili.

Vingt-cinq ans plus tard, la photographie de Jacques Chirac fraudant le métro reste dans les mémoires — souvenir d’une autre époque. On retient son côté décalé, et la magie qui opère autour de la spontanéité et des contradictions de ce cliché.